Ai-je dit toute ma pensée ? J’ose à peine aller plus loin. Le fond de mon livre, le voici :

Il n’y a pour la femme — créature temporairement, provisoirement inférieure, que deux manières d’être : la maternité la plus auguste ou le titre et la qualité d’un instrument de plaisir, l’amour pur ou l’amour impur. En d’autres termes, la Sainteté ou la Prostitution ; Marie-Magdeleine avant ou Marie-Magdeleine après. Entre les deux, il n’y a que l’Honnête femme, c’est à dire la femelle du Bourgeois, du réprouvé absolu que nul holocauste ne peut racheter. Une sainte peut tomber dans la boue et une prostituée monter dans la lumière, mais l’affreuse pécore sans entrailles et sans cerveau qu’on appelle une honnête femme et qui refusa naguère l’hospitalité de Bethléem à l’Enfant Dieu, est dans une impuissance éternelle de s’évader de son néant par la chute ou par l’ascension. Mais toutes ont un point commun, c’est la préconception assurée de leur dignité de dispensatrices de la Joie. Causa nostrae laetitiae ! Janua cœli ! (Cause de notre joie ! Porte du ciel ! Litanies de Marie.) Dieu seul peut savoir de quelle façon ces formes sacrées s’amalgament à la méditation des plus pures et ce que leur mystérieuse physiologie leur suggère.

Pour moi qui ne crois qu’aux idées absolues, je passerai par dessus toutes les psychologies connues et j’irai droit à cette monstrueuse affirmation par laquelle je crois possible de tout expliquer. Toute femme, qu’elle le sache ou qu’elle l’ignore, est persuadée que son sexe est le Paradis. Plantaverat autem Dominus Deus Paradisum voluptatis a principio, etc. (Genèse, II, 8). Par conséquent, nulle prière, nulle pénitence, nul martyre n’ont une suffisante efficacité d’impétration pour obtenir cet inestimable joyau que le poids en diamants des nébuleuses ne pourrait payer. Qu’on juge de ce qu’elle donne quand elle se donne et qu’on mesure son sacrilège quand elle se vend. Assurément cela est d’un ridicule prodigieux. Mais voici ma conclusion fort inattendue. La femme A RAISON de croire tout cela et de le prétendre ridiculement. Elle a infiniment raison, puisque cette partie de son corps a été le tabernacle du Dieu vivant et que nul ne peut assigner des bornes à la solidarité de ce confondant mystère.

En voilà assez, n’est-ce pas ? Je crains d’être ennuyeux et fort peu clair. J’aurais besoin des développements du livre et des péripéties du drame pour préciser ces évolutions psychologiques telles que je les conçois. Cependant, Jeanne, ai-je réussi à te faire entrevoir la magnificence d’un tel sujet dont les difficultés prodigieuses m’accablent d’avance, mais dont la seule pensée me transporte ? Je brûle de dire enfin un peu de vérité profonde au milieu de tant de mensonges littéraires et de dramatiques rengaines. Et tu le sais, la Vérité est un des noms de la Miséricorde. Je veux que cette œuvre transsude la Miséricorde, qu’elle la pleure, qu’elle la pleuve, et que celles qu’on regarde comme le fumier du monde soient littéralement submergées de cette effusion. De stercore erigens pauperem, dit le psalmiste, 112, 7, ce qui veut dire que le Seigneur élève le Pauvre du milieu de l’ordure et le pauvre, dans l’Écriture, signifie toujours Dieu lui-même. As-tu compris, chère amie, que je veux montrer, pour l’étonnement des âmes médiocres, la miraculeuse connexité qui existe entre le Saint Esprit et la plus lamentable, la plus méprisée, la plus souillée des créatures humaines, la Prostituée.

Tu dois, ma bonne et douce Jeanne, être étonnée de la date qui est au commencement de cette longue lettre. C’est bien simple. J’ai dû laisser la plume à la deuxième page pour aller rejoindre un ami qui m’attendait. Puis je n’ai pas su ressaisir ma pensée. Il a fallu m’y reprendre à trois fois…

Voilà la semaine qui finit et ma vie dure va recommencer. Hier soir, j’ai vu L… et j’ai dû lui faire de la peine, car j’étais bien triste. Je veux espérer avec toi que cette première commande est un bon signe. Mais, ma pauvre chérie, j’attends mieux du Seigneur. J’ai mon œuvre à faire et, pour cela, il me faut du loisir en même temps qu’un peu de bonheur, c’est à dire toi, ma chère compagne. Je te l’ai déjà dit, je n’attends et n’espère rien moins qu’un miracle.

Il faut que j’aille chez l’éditeur dont tu m’as donné le nom pour lui parler de ce travail, car je ne comprends pas très bien ce qu’on me demande.

Ce qui est assez curieux c’est que le même jour et à peu près à la même heure où je commençais de t’écrire sur la femme, tu m’écrivais toi-même sur le même sujet. C’est une remarquable sympathie de nos deux esprits.

Tes pensées sont justes. Tu as raison de chercher des analogies entre la femme et le Saint Esprit. C’est précisément ce que je fais moi-même, et ce qui précède prouve que je n’aurai jamais peur de te voir aller trop loin dans ce sens. La plus saisissante figure du Saint Esprit, c’est la Vierge Marie, mais c’est une figure rayonnante, une figure de gloire et il y en a d’horriblement sombres. Mais prends garde, il ne faut pas nommer le Saint Esprit, la femme, parce qu’il n’est pas la femme, il est le Saint Esprit, c’est à dire l’accomplissement de la femme en une manière que nous ne pouvons même pas conjecturer.

Un jour, peut-être, il nous sera donné de voir plus clair. En attendant, je suis averti intérieurement que cette manière absolue de désigner la Troisième Personne divine par sa figure, ne peut convenir et le sentiment irraisonné qui me fait écrire en cet instant ne doit pas me tromper.