Il marchait la tête baissée, un peu voûté comme un homme qui porte un lourd fardeau. Son air était sombre. Il revenait du cercueil fermé de Villiers de l’Isle-Adam.
Le lendemain, nous nous rencontrâmes de nouveau. On me le présenta. Il leva les yeux sur moi, me parla avec intérêt et me promit le Désespéré.
« Vous verrez quel livre terrible », me dit l’amie commune chez qui eut lieu notre première rencontre. « Qui est cet homme ? » lui demandai-je, restée seule avec elle. La réponse fut foudroyante, implacable dans son absolu, me forçant à prendre parti immédiatement : « Un Mendiant », fit-elle.
Voilà le Nom de Léon Bloy sur la terre qu’il a quittée :
Terram miseriæ et tenebrarum ubi umbra mortis, et nullus ordo, sed sempiternus horror inhabitat (Job, X, 22).
Les amis de Job n’ont pas changé depuis les siècles.
J’eus le pressentiment d’une énorme injustice et immédiatement mon cœur vola vers cet homme qu’on livrait ainsi sans défense à la première venue.
Ah ! combien je me doutais peu de sa vraie place. Je remercie Dieu de me l’avoir cachée. La grandeur seule qui émanait de lui m’a conquise, l’ignominie dont on le couvrait m’a attirée, et sa grande douceur m’a ravi le cœur. A aucun moment de notre vie sa bonté ne s’est démentie, et j’affirme que l’injustice qui lui a été faite comme homme et comme écrivain est monstrueuse, surnaturelle, privilège d’un Saint.
Je suis entrée dans sa vie au moment où plusieurs de ses amis (?) se retiraient de lui, sans explication, comme d’un pestiféré. C’est une des premières constatations que j’ai pu faire. Ceux qui restaient le traitaient avec une supériorité écrasante. Quand je lui en fis la remarque, et que j’exprimai mon étonnement de ce qu’il se laissait faire ainsi, il haussait les épaules en disant : « C’est un peu par mépris. »
La première fois que j’eus l’occasion de me trouver seule avec Léon Bloy fut un certain soir, chez les Coppée, qui me donnaient l’hospitalité, tout au commencement de notre connaissance.