Je me rappelle un mot du comte de Lorgues qui me parlait de toi l’autre jour et qui me disait que probablement, ton sentiment pour moi était plus grand que le mien. Le pauvre vieux avait cru remarquer cela. Je ne répondis pas. A quoi bon ? Je suis extrêmement réservé quand je parle de toi. Mon amour est d’une telle nature et va si loin dans mon cœur, que je craindrais de le profaner en essayant de le montrer à des personnes étrangères.

Que cet amour bienheureux, ma chérie, reste entre nous deux, qu’il soit notre secret, notre cher trésor. Ma réserve a été si grande qu’il est possible que d’autres amis pensent comme le comte. Que nous importe ? Je te mets au défi de m’aimer plus que je ne t’aime.

Remarque bien, ma chère âme, que je ne suis pas un homme comme les autres et que malgré des expériences terribles, je te porte un cœur vierge. Tu l’as compris déjà. Avant toi, j’ai cru aimer et je n’aimais pas. Sans le savoir, c’était toi que je cherchais parmi toutes les créatures, toi, qui avais été formée de toute éternité par la volonté de Dieu pour devenir un jour ma compagne. C’est pour cela que tous les souvenirs de mon passé sont remplis de tristesse et d’amertume, tandis que notre amour ne peut me donner que la joie parfaite. La Joie parfaite ! Comprends-tu cela, mon adorée ? Dieu et nous ! La vie divine et la vie humaine réalisées complètement à la fois par notre union. Je ne puis te dire combien cette pensée m’enivre.

Je t’ai quelquefois étonnée, j’ai même dû te faire un peu souffrir, quand je te parlais de notre tendresse et particulièrement de la mienne, en appuyant un peu sur le côté sensuel que les hypocrites écartent avec tant de soin. Il est bien possible que j’ai dépassé quelquefois la mesure. Mais, considère avec attention, ma petite brebis très blanche, que j’avais à faire toute ton éducation, ayant promis d’être ton médecin. Il fallait penser à tout, puisque nous sommes à la fois esprit et chair. Je voulais que tu devinsses tout à fait ma femme, la femme sans aucun préjugé qu’il me faut et la femme qu’il faut être quand on veut s’appeler vraiment une épouse chrétienne. Avant de nous unir, il était nécessaire de bien comprendre que, dans le mariage, tu devais être pour moi, en même temps, la compagne chrétienne la plus saintement respectée et la maîtresse la plus passionnément adorée. Les femmes qui ne comprennent pas cela ne rendent pas leurs maris heureux, ne sont pas heureuses elles-mêmes et n’entendent rien à l’esprit de notre maternelle, de notre infaillible, de notre divine Église.

Encore une fois, je ne suis pas comme les autres hommes, parce que j’ai à te donner du même coup ce qui se trouve très rarement réuni, l’esprit d’un vieillard et le cœur brûlant d’un jeune homme.

Plus tard, tu verras clairement ce que j’ai fait et tu jugeras peut-être que ton éducation religieuse et amoureuse accomplie en même temps par moi, a été un véritable chef-d’œuvre.

Sois très simple, ma bien-aimée, simple comme une enfant, comme une colombe. C’est le conseil même de Dieu et je n’en ai pas d’autre à te donner. Ne te tourmente pas de craintes vaines et ne rougis pas de ce qui t’honore. Tu m’aimes comme tu dois m’aimer.

Il est certain que nous avons eu quelques moments de faiblesse dont nous ne pouvions presque pas nous défendre. Dieu, qui est admirable en ses voies, s’en est servi pour nous humilier avec bonté et pour augmenter encore notre amour. Mais nous avons été bien gardés et — en somme, nous nous présenterons à l’autel sans avoir à rougir du souvenir d’aucune faute grave. Nous serons exactement ce qu’il faut être et nous échangerons l’anneau nuptial avec nos cœurs purs.

Voilà, ma bien-aimée, tout ce que j’avais à t’écrire. Ma tendresse est aujourd’hui sans violence et d’une douceur infinie. Il est vrai que je souffre d’attendre, mais je souffre dans l’espérance, dans la certitude. Notre mariage est certain.

Hier, j’étais absolument incapable d’écrire à ta mère. Je n’avais pas l’équilibre d’esprit qu’il fallait pour faire une lettre sage. Mais elle partira sûrement ce soir et demain, mercredi, je te donnerai le brouillon. J’arriverai chez Mademoiselle T… vers 8 heures.