Plus loin des femmes indiennes arpentent la plage, courbées en avant, s'arrêtant de-ci de-là pour ramasser divers objets dont elles font un tas. Le terrain est jonché de débris, de poutres, de sacs éventrés, de balles de foin consumées, de boîtes entr'ouvertes. Des vêtements déchirés et brûlés en partie, des souliers dépareillés et des chapeaux défoncés, des outils, haches, scies, presque ensevelis dans le sable, annoncent un naufrage. En effet, dans la nuit précédente, la goélette Whitelaw venant des États-Unis a pris feu, et les malheureux qui passaient leur dernière nuit à bord se sont vu réveiller par le bruit strident des flammes ou par l'âcreté de la fumée. Ils n'ont eu que le temps de se jeter à l'eau sans rien pouvoir emporter, heureux de sauver leur vie: là, sous leurs yeux, se consument leurs approvisionnements et se dissipent leurs espérances. Car ils savent, les misérables, que sans un apport d'au moins 200 kilos de vivres, le passage de la frontière leur sera impitoyablement refusé par les autorités canadiennes. Et la plupart ont consacré leurs dernières ressources à s'équiper, comptant sur l'or des placers pour se refaire une bourse. Heureusement pourtant tout n'est pas perdu, une volonté énergique et des bras solides vont restaurer les fortunes un moment détruites.

En poursuivant notre promenade, nous arrivons à l'hôpital, qui abrite une vingtaine de patients dont la plupart sont atteints de fièvres typhoïdes, cérébrales, etc. Il y a souvent des cas de méningite aiguë, presque foudroyants; quelques heures d'inconscience, de fièvre intense, et le patient trépasse. Un jeune homme a eu les pieds gelés sur la sente. On lui a amputé tous les orteils et il maudit son sort. Nous rencontrerons plusieurs cas pareils, il faut dire que souvent la faute en est aux infortunés eux-mêmes qui ne prennent pas la peine de changer souvent leurs bas et chaussures humides et comptent sur l'exercice prolongé pour se maintenir les pieds au chaud. Quelques-uns aussi sont victimes de leur ignorance. Un fait curieux est que, par un froid très intense, rien n'avertit que vous êtes sur le point de geler. Aucun symptôme, aucune douleur; si vous voyagez en compagnie, peut-être un de vos compagnons s'apercevra-t-il que vos joues sont extraordinairement blanches, et alors il faut vous arrêter de suite et vous frictionner énergiquement la figure avec de la neige, ou, si vos pieds sont mouillés, il faut immédiatement faire halte, allumer un feu, vous déchausser, faire sécher bas, bandes, mocassins ou bottes, et ne vous remettre en route que lorsque le tout est parfaitement sec, autrement vous courez le plus grand risque de vous trouver les pieds et les jambes gelés sans le savoir, la réaction ne se produisant que quelques heures plus tard.

III

Campement sur la glace.—Une échauffourée.—Le défilé du Porc-Épic.—Encombrement.—Un crime sur le chemin.—Cruautés envers les animaux.—Le sentier des chevaux morts.—Cinq kilomètres en dix heures.—Un hôtel de première classe.—Difficultés de la route.

UN CONVOI DE MINEURS DANS LE DÉFILÉ DU PORC-ÉPIC—DESSIN DE JOUAS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

Vers fin mars, notre quartier général fut transféré de l'hôtel de Skagway à une tente plantée sur la glace au pied même du défilé du Porc-Épic, à 6 ou 7 kilomètres de la ville; la saison étant déjà avancée, le soleil chaud, il fallait se hâter de transporter les vivres et marchandises au moins au delà du défilé; nous résolûmes donc d'établir une cache dans la vallée au-dessus, à 5 kilomètres seulement du campement. Les chevaux furent munis de bâts, car les traîneaux ne pouvaient être utilisés avec avantage dans cette gorge si étroite et si accidentée; on chargeait 150 kilos sur chacun d'eux et l'on faisait un voyage par jour.

LA PASSE DU PORC-ÉPIC.—D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.

Un beau matin, au moment de se mettre en marche, une série de coups de feu éclata subitement à une petite distance, accompagnée d'exclamations, de menaces, d'imprécations furieuses; les chevaux dressèrent les oreilles, tous les hommes, moins un, s'enfuirent ou se cachèrent derrière les balles de foin qu'on était en train de charger; les balles sifflèrent, et bientôt, à quelques mètres sur le chemin, une petite troupe passa, battant en retraite dans la direction de Skagway et suivie à distance par une foule excitée et menaçante; la fusillade se ralentit et bientôt la bande disparut derrière un bouquet d'arbres; c'étaient les acolytes de Soapy Smith qui, ayant à leur jeu de bonneteau dévalisé quelque mineur récalcitrant, s'étaient attiré quelques coups de revolver comme appoint. Ils avaient riposté, d'autres mineurs étaient survenus et avaient pris part au sport, qui avec un fusil, qui avec une carabine ou un revolver, et bientôt tout le camp s'était mis en branle dans l'espoir de s'emparer de ces parasites détestés et de les lyncher, quand une prompte retraite les sauva à temps. L'émotion se calma bientôt; deux hommes blessés, peu grièvement, furent emportés et soignés; hommes et chiens rentrèrent dans le calme, oublièrent l'incident et, d'un pas tranquille et mesuré, s'engagèrent bientôt dans le défilé, dont les difficultés ne tardèrent pas à absorber leur attention sans partage. Mais on rit plus d'une fois par la suite du pas de course effréné de certain des nôtres dans la direction de la tente où il avait un immense revolver; ce jour-là, il avoua n'avoir pensé qu'à se cacher.