Le temps s'était mis au beau sur la côte, la neige fondait le jour, se durcissait la nuit et peu à peu diminuait dans cette lutte quotidienne avec le soleil et le souffle chaud du printemps; la rivière Skagway commençait à sourdre en des centaines d'endroits de dessous la couche de glace, épaisse, de plusieurs pieds, et la couvrait dans la journée d'un courant rapide et assez profond. La foule des chercheurs d'or se hâtait de pousser ses campements en avant et surtout de passer le défilé du Porc-Épic, car, dans cette gorge de quelques décimètres de largeur par places, les rocs gros comme des maisons s'entassent les uns sur les autres et ne livrent un passage incertain et dangereux qu'aussi longtemps que la glace et la neige en comblent les interstices et en quelque mesure en nivellent les aspérités. Des troncs d'arbres jetés ici et là, en guise de ponts, en travers des gouffres où le torrent roule ses eaux mugissantes, aidaient à la marche, mais il fallait se hâter, et dès avant le jour notre caravane se mettait en route pour ne se reposer qu'à la nuit.
LA RIVIÈRE SKAGWAY.—D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.
De Skagway la vallée, sur environ 7 à 8 kilomètres, se dirige en ligne droite vers le Nord-Est avec une largeur moyenne de 1 kilomètre, puis tourne brusquement à l'Est, tandis que le défilé du Porc-Épic garde la direction originelle, mais entre des parois de rocs très resserrés et très escarpés; 4 ou 5 kilomètres de ce passage nous mènent à une autre vallée qui peu à peu s'élève vers le White Pass; le torrent en suit le fond, mais son cours n'est pas si accidenté, ni si tortueux qu'au Porc-Épic.
Nous étions en possession de traîneaux Dalton pour transporter nos tonnes de provisions et d'effets; mais bientôt l'expérience nous apprit que le seul moyen pratique d'opérer était de nous servir de nos animaux comme chevaux de bât; le passage des traîneaux, même avec une charge modérée, était trop difficile et trop long; la seule chose possible était de leur faire traverser une seule fois le défilé et de les laisser là temporairement, pour transporter à dos de cheval les caisses, sacs et colis. L'encombrement du sentier était tel qu'il fallait se résigner à le poursuivre à la file indienne et s'arrêter quelquefois une heure pour donner au convoi de retour le temps de passer; c'est ainsi que l'on s'estimait heureux de faire 1 kilomètre en une heure quand tout allait bien, mais souvent il arrivait des accidents qui occasionnaient de plus grands retards, et alors il fallait entendre les cris, les jurons, les imprécations et les blasphèmes en dix langues, qui s'élevaient de tous côtés, les hennissements des chevaux et des mules, les beuglements des bœufs et les aboiements des chiens, battus, terrassés, assommés par leurs maîtres.
Une mule vient de s'abattre sous un poids trop lourd d'au moins 150 kilos; son conducteur l'accable de coups de pied et de coups de poing, le sang jaillit. Nous nous avançons menaçants, l'homme se radoucit, essaye de s'excuser et nous demande de l'aider à relever sa bête; la charge est aussitôt soulevée par des bras robustes, et la mule soulagée se remet sur pied et reprend son rang et sa marche pour aller, peut-être, retomber vingt pas plus loin. Le sentier est souillé de sang par intervalles, et ce cramoisi sur la neige d'un blanc mat semble crier vengeance. Heureux encore quand ce n'est pas du sang humain, comme il arrive quelquefois; tel fut, entre autres, le cas de ce jeune homme trouvé sur la piste même, la poitrine trouée d'une balle et les poches retournées; il regagnait son abri, à la nuit, et fut ainsi tué à quelques pas de tentes remplies de gens.
Mais, en somme, les crimes ne furent pas nombreux, si l'on tient compte du nombre relativement considérable d'ex-forçats, repris de justice, aventuriers, pour la plupart armés jusqu'aux dents, qui grossissaient les rangs de cette invasion de civilisés. On doit reconnaître que la vie et la propriété ne couraient pas plus de risques sur ce chemin que dans une de nos grandes villes d'Europe ou d'Amérique, mais il semble que la bile de ces gens-là, surchauffée par un régime trop prolongé de lard et de haricots, trouvât à se déverser sur les animaux.
Fidèles bêtes, brutes confiantes, qu'avez-vous reçu en retour de vos efforts, de votre dévouement? Le plus souvent des coups et une nourriture à peine suffisante. Pauvres chiens, aux pattes ensanglantées par l'incessant contact avec la glace aiguë et la neige mordante, laissés sans pansement et condamnés au même supplice le lendemain! Et vous, pauvres chevaux, les flancs déchirés à coup de gaule ou de bâton ferré, puis une jambe cassée, abandonnés au bord du chemin, implorant d'un œil presque suppliant le coup de grâce que finalement un passant indigné vous donnait de son revolver! Ce sentier des chevaux morts sait quelque chose de ces atrocités, car là les interstices des rochers ont été comblés de leurs cadavres, au nombre, dit-on, de deux ou trois milliers dans l'automne de 1897. Faut-il s'étonner si, sur les milliers d'aventuriers qui essayèrent alors de forcer le passage, un très petit nombre seulement parvinrent à franchir le col?
Mais le temps manque pour s'apitoyer. Go ahead, «en avant», c'est le cri et le geste, et chacun pour soi, c'est la devise; ce n'est pas à dire cependant que l'on ait perdu tout sentiment.