LE SENTIER DES CHEVAUX MORTS. DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

Ici, tout à coup, la foule s'entr'ouvre; on laisse passer un traîneau bas en forme de panier d'osier, bondé de couvertures de laine d'entre lesquelles une tête sort, livide, les yeux clos, la bouche écumante; c'est un moribond ou un blessé que ses amis ont recueilli, soigné de leur mieux, et finalement décidé d'amener en ville, à l'hôpital, probablement sa dernière étape. Pas un mot; mais la pitié se lit sur ces visages solennels, car tous se disent: «Peut-être sera-ce mon tour demain». Puis march on (corruption du canadien français: marche donc!), crie-t-on aux chiens, et le torrent humain reprend sa course vers le Nord qui fascine et qui tue.

Enfin la caravane est en branle. La route se poursuit lentement, et les mêmes obstacles surgissent bientôt. Tout à coup, à un tournant du chemin, nous apercevons quelques cabanes surmontées d'énormes enseignes: Hôtel du White Pass, Hôtel du Klondyke. Nous nous arrêtons au premier, qui est, nous dit-on, strictly first class; c'est une construction longue et basse, à un seul étage en contre-bas de la rue. Nous appuyons sur une sorte de trébuchet, qui choit, comme dans l'histoire du Petit Chaperon Rouge, et la porte s'ouvre. Nous pénétrons dans la salle à manger, pièce de 15 mètres carrés, dont le centre est occupé par un fourneau en fonte de belle proportion, entièrement chargé de pots, de bouilloires, de cafetières que la vapeur fait danser et siffler en cadence, comme pour narguer l'atmosphère glaciale du dehors.

Deux côtés de la chambre sont occupés par une grande table de bois et des bancs de même longueur. Les autres extrémités sont garnies de chaises, de couvertures, de barils, tandis qu'aux murailles sont suspendus des vêtements, des chapeaux, des fourrures et que, sur des rayons fortement étayés, tout un entassement de sacs de farine s'élève jusqu'au toit qui fait plafond. Une voyageuse en bottes, en parka et en bonnet de fourrure se prélasse sur un rocker (chaise à balançoire), pendant que quelques mineurs dépêchent un repas composé d'un ragoût, de l'inévitable porc aux haricots, et d'un peu de fruits cuits de Californie, ce qui leur revient à 5 francs par tête.

L'HÔTEL DU WHITE PASS.—DESSIN DE VOGEL, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

Que si nous passons la ruelle qui sépare l'hôtel proprement dit du dortoir, le même genre de trébuchet cherra et nous nous trouvons dans une pièce haute de 6 mètres à peu près, le poêle au milieu comme toujours,—c'est le meuble le plus indispensable de toute habitation du Yukon,—et entouré d'une bande d'hommes aux visages mordus par la gelée, se chauffant les mains, séchant leurs bas et mocassins, causant, fumant, chiquant, assis, qui sur un bout de banc, qui sur une caisse vide ou une boîte en fer-blanc ayant contenu du pétrole. Les vêtements humides sont mis à sécher sur des cordes tendues en travers de la pièce à une hauteur de 3 mètres, pendant qu'il se fait un mouvement incessant d'ascension et de descente des bunks, compartiments ou casiers, divisant toute la hauteur du mur et recevant chacun un hôte pour la nuit; tous doivent fournir leur propre couverture, et, à raison de 2 fr. 50 par nuit, vous n'avez droit qu'aux planches qui forment votre case. Le plus grave inconvénient de ces dortoirs en commun est la vermine qui pullule, et dont il est fort difficile de se garder; une fois logée dans la fourrure ou la laine, elle est presque impossible à extirper.

À partir de ce point on arrive aux contreforts du massif neigeux qui forme le col du White Pass, et la vallée est laissée en arrière pour tout de bon. La pente est rapide, mais le chemin est bien battu et assez uni. D'ici au sommet on compte deux heures; le froid est plus vif à mesure que l'on monte, et à cette saison des tourmentes de neige ragent presque continuellement sur les pics qui couronnent le col. Elles sont parfois si violentes que le sentier est enseveli sous des amoncellements de neige et que le trafic est interrompu souvent pendant plusieurs jours. Ceci se passe également au Chilkoot, de 300 mètres plus élevé que le White Pass, mais par un temps ordinaire cette partie du voyage est la plus facile, à cause de la voie bien battue dans la neige durcie, et la plus uniforme, car le mouvement de va-et-vient se continue aussi plus régulièrement. En effet, le retour se fait par des dévaloirs à pente vertigineuse mais sans danger, la neige offrant un point d'appui suffisamment résistant.

Arrivés au sommet, les chevaux de bât sont déchargés et enfourchés pour le retour. On confectionne une bride et des étriers au moyen de cordes toujours à la main, et l'on se laisse dévaler en bas des pentes, hommes et bêtes, trébuchant, roulant, culbutant, finalement arrivant sains et saufs au pied du couloir. Pas toujours, cependant, ainsi que l'atteste la présence de quelques cadavres de chevaux dont les jambes se sont brisées à la descente et qu'il a fallu achever sur place.

IV