Le White Pass.—Un sergent diplomate.—Les caches au sommet.—Le drapeau.—Tempêtes de neige.—Pugilat.—La ville du Lever du Soleil.—Log Cabin.
«Non, il ne sert à rien de causer, partner (compagnon); il faut mettre la main à la poche et vivement, ou vous ne passerez pas.—Quant à vous, Jimmy, c'est all right; vous pouvez filer.»
Celui qui parle est un gaillard de 1m,90, le visage criblé d'engelures non cicatrisées, à veston rouge, caché sous un manteau de toile huilée qui lui descend jusqu'aux pieds, à culottes collantes noires à bande jaune canari et à bottes à la hussarde; un bonnet d'astrakan à oreilles couronne le tout. C'est un sergent de la police canadienne qui interpelle à la fois deux personnages se tenant en face de lui. L'un, un Chi-Cha-Ko évidemment, se confond en explications incompréhensibles. L'autre, Jimmy, qui a du flair, du savoir-vivre, vient de glisser quelque chose dans la main gauche du représentant de l'autorité, dont la droite proteste énergiquement de sa détermination à ignorer tout argument mal sonnant.
«Payez et vous serez considéré», ce mot est surtout vrai à la frontière: agents du fisc, de douane, de police, en tout temps et en tout pays, que feriez-vous, livrés aux seules ressources d'un maigre salaire? Comment résisteriez-vous aux intempéries sans le secours d'un cordial quelconque? Et comme chacun sait qu'elles sévissent plus fréquemment dans les environs des postes, c'est surtout là que le cordial doit être libéralement administré, autrement le service serait impossible, l'application des règlements boîteuse, et l'observation des lois titubante. On ne peut donc qu'approuver, soit au point de vue de l'intérêt privé desdits agents, soit à celui de l'intérêt public, cette sage coutume qui consiste à fermer l'œil et à ouvrir la main quand on a affaire à Jimmy l'intelligent et à changer légèrement d'attitude quand il s'agit d'un simple greenhorn.
LE SERGENT DE POLICE DU POSTE DU WHITE PASS. D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.
Nous voici, en effet, au sommet du White Pass. Cet amas de neige d'où sort une hampe portant une loque, c'est la cabane des officiers de douane et de police, surmontée du drapeau anglais, mis en lambeaux par l'ouragan. Elle est complètement ensevelie dans les glaces et les neiges: telle la hutte du Club Alpin en montant à la Jungfrau de Grindelwald. Mais ici, au lieu de 3 000 mètres, nous ne sommes qu'à 800 mètres d'altitude. On descend à la hutte comme à une cave, par des escaliers taillés dans la neige; le jour pénètre dans l'unique pièce par une fenêtre à grand'peine maintenue en communication avec la lumière extérieure.
Deux hommes, l'un en uniforme rouge de lieutenant de police, l'autre en civil, écrivent à une table appuyée à la fenêtre, couverte de papiers, de documents, de billets de banque. Autour d'eux les chercheurs d'or s'exécutent et essayent de donner un œuf pour avoir un bœuf. Qu'est-ce que dix, cinquante, cent, deux cents piastres (écus de 5 francs), en regard des milliers et des millions en perspective au terme du voyage? Peu de chose. Aussi est-ce en souriant et plaisantant que la plupart des tondus déplient leurs billets de banque ou font sonner en les comptant ces belles pièces américaines de cent francs en or. Les officiers sont d'ailleurs courtois et bienveillants et ne paraissent pas abuser de leur position, qui leur laisse pleins pouvoirs et les fait seuls arbitres pour décider des droits à prélever. On a remarqué qu'ils étaient beaucoup plus coulants avec les petits et les pauvres, et certes il vaut mieux qu'il en soit ainsi que le contraire.
Suivons la foule qui s'éparpille pour regagner ses tentes et ses caches plantées des deux côtés du chemin. Ce vaste plateau éclatant de blancheur et couvert de caches, c'est un lac. Qui s'en douterait? Pris de glace, enseveli sous quelques mètres de neige durcie, on a déblayé la neige, par places, percé la glace et atteint l'eau, qui chaque nuit gèle et chaque matin est remise à l'état libre.—Comme depuis quatre à cinq kilomètres en arrière nous n'avons plus rencontré d'arbres, la place n'est pas très favorable pour un campement. Néanmoins de nombreuses caches se succèdent sur une distance d'un kilomètre en deçà et au delà du drapeau, qui est un point de ralliement, un phare de sauvetage pour les Argonautes en détresse, perdus sur ces hauts plateaux, alors que cabanes, tentes et caches, tout a disparu sous le linceul à cristaux étincelants que dépose presque chaque jour en hiver la tourmente boréale. Tous le connaissent; on ne parle guère du sommet, qui se déplace pour ainsi dire selon la capricieuse violence de l'ouragan, mais on dira: «Au drapeau», car lui reste immuable. La hampe en est déchiquetée, l'étoffe en est déchirée, et les couleurs déteintes; pourtant c'est le drapeau.