LE SOMMET DU WHITE PASS.—DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

Mais nous voici en présence d'une de ces caches, et voyons de quoi elle se compose: en grande partie de lard et de jambon des États, empilés au centre et entourés d'une barricade de sacs de farine du Manitoba, car il faut se prémunir contre la voracité des chiens. Ceci, c'est une caisse de chandelles pour s'éclairer dans les longues nuits d'hiver du Yukon. Plus loin sont des boîtes de conserves, thon, sardines de France, etc.: voilà des légumes évaporés, pommes de terre, oignons, carottes, etc., puis des viandes en boîtes, rosbif, mouton, lapin d'Australie; de nouveau des sacs, ceux-ci remplis de fruits secs de Californie, pêches, pommes, prunes, abricots, raisins. Une bonbonne de vinaigre, un fromage en cercle, des cornichons en seau, et encore du sucre, du sel, des pois et des haricots en sacs, le tout enfermé sous une double enveloppe de toile forte et goudronnée.—En faisceaux, vous voyez les piques, les pelles, les haches, les avirons; dans un grand coffre de charpentier, des scies, des vrilles, des marteaux, des clous, des vis, et même du verre à vitre. Il serait trop long d'énumérer le tout; il ne faut cependant pas oublier le poêle, les tuyaux, les ustensiles de cuisine, la tente, les sacs-lits, les sacs à vêtements et souliers, voire même des malles, des coffres et des valises.—Une toile à voile est jetée sur la pile de marchandises, et c'est la seule protection jugée nécessaire dans ces parages inhospitaliers, mais honnêtes... Au début, c'est un chaos; au bout de quelques jours, l'ordre s'établit, on arrive facilement à transporter cette quantité d'objets sans rien perdre ni rien oublier.

Le drapeau est dépassé: bientôt les derniers vestiges humains disparaissent et l'obscurité s'épaissit, augmentée par les flocons serrés en suspension; les chevaux sont mis au trot sur la surface unie du lac glacé; bientôt le cagnon est atteint; c'est un défilé de 3 kilomètres entre des parois resserrées et verticales de rochers, au pied desquels, en été, se fait l'écoulement des eaux du lac. La nuit est noire; par une sorte d'instinct le cheval de tête choisit son chemin, les autres suivent, et c'est machinalement que la bande descend, remonte, contourne, verse, se ramasse et finalement, transie de froid et affamée, vers minuit, découvre les lumières d'un camp à la lisière du bois.

C'est la «ville du Lever de Soleil» (Sunrise City). Nous dressons notre tente, nous mettons en place le poêle et son tuyau, et, les chevaux ayant été pourvus, nous faisons un léger repas avant de nous faufiler entre nos couvertures, étendues sur la neige même.

Un beau soleil nous réveille, par une claire matinée; les fatigues de la veille sont oubliées et bientôt nous sommes en marche vers Log Cabin, qui n'est qu'à 5 ou 6 kilomètres; nous y arrivons vers midi, et, ayant choisi un emplacement convenable, nous y dressons la grande tente et établissons là notre quartier général pour plusieurs jours. Car, ici, nous sommes à peu près à mi-chemin entre le sommet où nos provisions sont restées et Bennett, où nous devons les transporter et établir la prochaine cache.

Comme c'est dimanche, et que la tente est debout, on se repose; Log Cabin était alors composée d'une demi-douzaine de huttes en troncs d'arbres, et de centaines de tentes disposées sans ordre sur la langue d'un promontoire couvert de pins et de sapins présentant une barrière efficace aux vents furieux qui désolent cette contrée; c'était une sorte d'oasis.

Le lendemain, changement de décor: de nouveau, tempête rageante. Cependant, en route pour le sommet! il faut prendre un chargement, le descendre à Log Cabin et recommencer le lendemain et le jour suivant, et ainsi de suite jusqu'au complet épuisement du stock; donc courage, et en avant.

Il y a une série de lacs du sommet à Log Cabin, reliés par des cagnons; mais à ce moment-là il est impossible de les distinguer, puisque tout est recouvert d'une glace épaisse et que la glace est recouverte d'une couche de neige profonde de plusieurs mètres et sans cohésion, excepté sur la voie bien battue, mais très étroite. La montée se fait sans encombre, les traîneaux étant vides. La descente est moins gaie; ce terrible cagnon (défilé) nous en fait voir de grises. En quelques instants le torrent a fait sa trouée à travers la glace, l'eau vive, courante, se montre au fond de certains entonnoirs; le sentier suit la pente, et la déclivité est si considérable par places qu'il est impossible de se tenir debout.

Alors, cheval et traîneau roulent en bas du talus, heureux quand ils ne plongent pas dans l'eau profonde; on en est quitte pour décharger le tout, relever l'animal, porter à dos au haut de l'escarpement, sacs, boîtes et caisses, et refaire le chargement pour recommencer le même jeu un peu plus loin. Et ce n'est pas tout; sur les lacs, le milieu du sentier se trouve plus élevé que ses côtés, de sorte que le traîneau a une tendance à le quitter et à aller s'enfoncer dans la neige molle. Son poids entraîne le cheval, et l'attelage disparaît dans cette masse sans cohésion: autre opération de sauvetage et nouvelle occasion de s'infiltrer une dose de petits cristaux blancs entre la peau et le vêtement. Enfin la rue de Log Cabin est criblée de trous profonds que bœufs et chevaux y ont formés en s'enfonçant et qui sont des plus dangereux; que de jambes brisées, et, par suite, que de bêtes abattues!