SUNRISE CITY.—DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LA PHOTOGHAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.
V
À Log Cabin.—Où le pain vaut son pesant d'or.—Terrible condition de la piste.—Difficultés en chemin.—Bennett.—Sa situation.—Tête de ligne.—Les hôtels.—Le lac et les rapides.—Les caches.—Une échappée au poste de Tagish.—Procession des chercheurs d'or sur le lac.—À la voile sur la glace.—Le gué de Caribou.
Log Cabin était, à la fin de l'hiver 1897-98, l'asile, le refuge des hardis pionniers du Yukon; là, en effet, le dur pèlerinage touchait à sa fin, du moins en ce qui concerne le halage des traîneaux et le portage à dos d'homme ou d'animal; c'était là aussi que le sentier se bifurquait, une branche portant droit au Nord sur Bennett à 12 kilomètres, l'autre directement à l'Est par le lac Too-shie sur Windy Arm, un bras du lac Bennett balayé par le vent. Cette dernière voie était plus facile que l'autre, mais plus longue.
Avant de joindre la file qui jour et nuit est en mouvement entre Log Cabin et Bennett, jetons un coup d'œil circulaire sur la place; quelques cabanes de troncs d'arbres (logs) s'élèvent de ci de là, au milieu des tentes de toutes formes, de toutes dimensions, quelques-unes servant d'écuries pour les chevaux et pouvant en abriter jusqu'à 50. D'autres contiennent des centaines de tonnes de foin en balles, des sacs d'avoine et d'orge, tandis que d'autres, encore plus petites, prennent le titre pompeux d'hôtels, restaurants, salons, etc.
Moyennant 2 fr. 50 on peut y savourer une tasse de café et une tranche de pâté, ou, pour une redevance plus forte, quelque obscure ratatouille ornée d'accessoires ratatinés qui ont dû être des pommes de terre, des navets, des oignons. Un prétendu dessert composé de pruneaux ou de pommes cuites, et vous en avez pour 5 francs et davantage.
Quelques professionnels, docteurs, horlogers, cordonniers, sont installés dans de petites tentes au bord du chemin et s'efforcent de gagner péniblement leur voyage dans l'intérieur. Pour qui aime à scruter les nébuleux mystères de cet itinéraire, il est probable que le docteur se trouvera être un charlatan, l'horloger un forgeron et le savetier un véritable disciple de saint Crépin.
Il est tard et, par suite d'un arrêt temporaire de la circulation sur l'unique rue du campement, la farine a été laissée en arrière. Impossible de faire le pain pour le repas du soir, et les hommes sont trop fatigués pour retourner la chercher. Nous visitons donc les principaux restaurants, hôtels, boulangeries, mais de pain nulle part; enfin une femme consent à en céder à peu près gros comme les deux poings et ne demande que 5 francs en retour: c'est presque au poids de l'or. Dorénavant nous aurons soin d'avoir toujours à proximité un sac de farine.
Un certain mardi, le voyage au sommet s'effectue par une tombée de neige aveuglante et humide, qui finalement nous mouille de part en part; notre premier traîneau, chargé de balles de foin, glisse sur une pente de verglas et roule sens dessus dessous au fond du ravin avec l'homme et le cheval: ce n'est pas sans peine que le sauvetage s'accomplit.
Plus loin Jack le mulet s'obstine à rester en arrière, et on a mille peines à lui faire rejoindre la colonne. Enfin, quand on a atteint le camp, à la nuit, transi, mouillé, affamé, épuisé, c'est pour trouver la tente aplatie sur le sol et recouverte d'une forte couche de neige. Donnant d'abord aux chevaux les soins qu'ils réclament, nous nous mettons à l'œuvre avec les pelles, et, après deux heures de dur travail, nous tirons sur les cordes pour retendre la toile, ce qui n'est pas petite affaire, la tente ayant 8 mètres de long sur 5 de large et de haut; puis il faut couper le bois imprégné d'eau et impossible à allumer. Après quelques jours de rude labeur, toute la cache du sommet est transférée à Log Cabin, et maintenant il va falloir la reporter plus loin, à Bennett, ou même plus loin encore, si la glace des lacs Lindeman et autres tient bon quelques semaines. La piste est encombrée, les fondrières sont nombreuses, en partie comblées par les cadavres de chevaux, dépecés, gluants, réduits en bouillie. C'est une série ininterrompue de fosses longues de 2 ou 3 mètres et profondes d'un mètre plus ou moins; la marche consiste à descendre ces cavités et à les gravir, de sorte que tantôt c'est le cheval qui y disparaît, tantôt le traîneau.