Ce qu'on y a brisé de traits, de timons, de traîneaux! et combien de chevaux s'y sont tués! Une rapide inspection de la route suffit à révéler le triste état de choses: on ne voit sur ses bords que lambeaux de chair éparpillés et débris de tous genres. Une forte journée de travail est nécessaire pour faire le voyage de Bennett et retourner à la nuit.

Bennett est et restera un des centres les plus actifs et les plus populeux de l'Alaska; sa position commande les deux principaux passages, le Chilkoot, le White Pass, et la navigation des lacs et rivières jusqu'à Dawson et Saint-Michel.

C'est le terminus d'un chemin de fer en construction depuis Skagway, qui est exploité déjà jusqu'au sommet du col et qui le sera, on le croit, jusqu'à Bennett au printemps de 1899. Comme tous les villages improvisés de la contrée, la localité consiste en une rue unique formée par l'alignement plus ou moins correct d'une douzaine ou deux de baraques et cabanes et d'un plus grand nombre de tentes: nous sommes à la mi-avril, le temps s'éclaircit, le soleil luit, le froid persiste, 15° à 20° au-dessous de zéro, mais il est si sec qu'il fait moins d'impression que certains 1° ou 2° au-dessus humides et pénétrants à Paris.

La neige couvre le sol de son tapis immaculé, et la glace est encore solidement établie sur toute la surface du lac, les caches aussi se sont multipliées, et le défilé d'allants et de venants affairés, pressés, poussés, ne cesse de jour ni de nuit.

Les milliers d'envahisseurs venus par les deux cols se réunissent ici; il leur faut désormais un bateau, un radeau ou une barque, qu'ils doivent se construire eux-mêmes; le bois de grosseur nécessaire se fait très rare à Bennett.

Les planches ne doivent pas avoir moins de 0m,12 à 0m,15; les plus gros fûts de pins ou de sapins qui croissent aux environs n'ont plus qu'un diamètre de 0m,15 à 0m,20 et sont très rares. Cependant on voit quelques fosses de scieurs de long, et des bateaux en cours de construction.

UN PAQUET ABANDONNÉ. DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

Mais une scierie est établie à quelque distance de Bennett, qui a accaparé les meilleures réserves de forêts et a vendu les planches sciées, d'abord à raison de 300 dollars les mille pieds carrés, puis qui les vend un peu moins cher depuis que la demande de bateaux est en décroissance. Comme la majeure partie des chercheurs d'or est trop pauvre pour acheter ces planches, il leur faut chercher ailleurs le bois avec lequel ils bâtiront leur arche. À cet effet, ils ont installé leurs caches sur la glace même du lac, pour les transporter de là à un point quelconque de ses rives, presque partout revêtues de belles forêts.

Laissons-les là pour le moment et faisons un tour en ville. Le sentier du White Pass pour chevaux aboutit presque à l'extrémité du lac Lindeman, que celui du Chilkoot a longé tout entier. Le lac Lindeman est relié au lac Bennett par une série de rapides dangereux appelés «Homans», qui n'ont pas plus d'un kilomètre et demi de long; l'eau a à peu près un mètre de profondeur, mais le courant y est si violent que la navigation est impossible.