Entrons maintenant, si vous voulez, à l'Hôtel du lac Bennett, cabane de troncs d'arbres non équarris n'ayant qu'une pièce au rez-de-chaussée, à une seule fenêtre donnant si peu de jour que la porte est constamment ouverte pour y suppléer. Une table flanquée de deux bancs grossiers court le long du mur au-dessous de la fenêtre: au milieu de la pièce bout un fourneau immense, couvert de marmites, pots, poêles à frire, tandis que la cuisinière et son homme remplissent les plats, versent le thé, se multiplient, courant de l'un à l'autre, ayant peine à satisfaire la foule d'affamés qui se pressent à la table.
Quelques-uns, forcés d'attendre, se tiennent en arrière, causant à voix basse, se chauffant les mains au tuyau presque rouge, pendant que d'autres font leur provision de tabac ou dégustent un petit verre, au comptoir là-bas, au fond, présidé par un vieux type de mercanti à barbe, à lunettes, à calotte.
Pour le menu, c'est toujours le même: en ce sens qu'on vous sert ce à quoi vous ne vous attendez pas et qu'on ne vous sert pas ce que vous attendez; mais ce qui ne manque pas, c'est l'augmentation de prix, à laquelle vous ne vous attendez que trop.
Comme une chandelle vient d'être placée sur la table, fichée dans le goulot d'une bouteille, on peut fermer la porte, et les hôtes commencent à grimper par l'échelle qui mène au dortoir, dans la soupente où chacun finit par trouver un casier avec ou sans couvertures. Les retardataires restent en bas et se racontent les dernières histoires des placers, autour d'un verre de grog, puis eux aussi s'en vont se coucher, et bientôt tout dort dans l'hôtel, pendant qu'au dehors il gèle par 25° centigrades.
Comme on nous annonce que la glace commence à devenir mauvaise en bas de la rivière, nous décidons d'aller nous renseigner exactement au poste de police, à 50 kilomètres de Bennett, à peu près à l'endroit où les eaux du lac entrent dans celles du lac Tagish. Là, pensons-nous, nous apprendrons quel est le point en aval qu'il est possible d'atteindre en sûreté.
RAPIDES ENTRE LES LACS LINDEMAN ET BENNETT. DESSIN DE BERTEAULT, D'APRÈS LA PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.
Un beau matin donc, le 19 avril, par un temps superbe et clair, et un froid de 25 degrés, sec et exhilarant qui fouette le sang dans les veines et nous invite à des actes d'énergie et de vaillance, notre jument la Noire est harnachée au traîneau, aux gaies couleurs, bleu, blanc, et rouge. Assis sur un sac de foin, munis de quelques provisions de bouche et les jambes enveloppées de couvertures, nous voilà bientôt lancés au trot sur la belle glace du lac Bennett, long de 42 kilomètres.
Sur les vingt premiers, une couche de neige recouvre généralement la glace, mais elle disparaît près de l'île, là où le lac s'élargit à 7 ou 8 kilomètres, et les profondeurs vertes et noires de l'eau se révèlent à travers la limpidité de la carapace solide. C'est une véritable partie de plaisir; pas de chargement, un trot accéléré, deux amis heureux d'échapper pour une fois à la routine journalière qui dure depuis bientôt un mois, et puis cet air merveilleux, ce soleil glorieux, cette nature admirable et la bonté du Seigneur, tout cela ne provoque-t-il pas le chant et la louange! Aussi ne nous en faisons-nous pas faute, et c'est à gorge déployée que notre expédition franchit les distances, dépassant la masse mouvante des aventuriers attelés à leurs petits traîneaux chargés de 200 à 300 kilos, surmontés d'un mât et d'une voile, aidés de chiens, en tandem, la langue pendante.