Nous nous mettons en marche, et quand le gros de la colonne est dépassé, car elle s'éparpille bientôt dans toutes les directions vers les points des rives les mieux boisés, nous commençons à trotter gaiement, car c'est le dernier jour de la marche pénible dans la sente. Mais voici qu'un traîneau, celui de la Noire, s'arrête; son conducteur est jeté à terre; les compagnons l'entourent et s'enquièrent. Le choc a été rude, la clavicule droite est brisée, mais le bras se meut sans trop de peine. L'avis général est de déposer le patient dans une des nombreuses tentes bordant le rivage; il s'y refuse, se sentant, dit-il, la force de marcher de l'avant et d'atteindre les dunes de sable, libres de neige, où l'on va camper pour un séjour prolongé.
LA FORÊT À CARIBOU CROSSING. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.
Donc, tous remontent sur leur siège, le trot est repris et accéléré, la glace devenant de plus en plus unie et mordante. Un peu après six heures le but est atteint, et nous voici à Caribou Crossing, dans un repli du terrain couvert d'un véritable tapis de bruyère verte, courte et serrée; quelques fleurettes commencent à ouvrir leur calice, les bourgeons apparaissent sur les branches d'aubépine, tandis que du côté du lac une rangée de pins et de bouleaux repousse l'assaut du vent. Mille insectes se poursuivent sur les feuilles, les oiseaux volètent discrètement, et l'air est doux et embaumé des senteurs résineuses des sapins.
C'est véritablement le printemps, ou plutôt l'été, car, sans transition, le changement s'opère de saison à saison dans ce Nord étonnant. Il fait encore grand jour, et bientôt la puissante corde qui supporte le faîte de la grande tente est passée dans la fourche d'arbres distants de 15 mètres et hâlée à force de bras. Quand elle est tendue et fixée au tronc, les piquets sont enfoncés, les cordelettes attachées, et bientôt sous le couvert hospitalier de la toile à voiles chacun s'occupe, soit à préparer le repas, soit à joncher le sol de rameaux de sapin, soit à faire un bandage pour l'estropié, au moyen d'une planchette et d'une écharpe qui maintiendront le bras immobile jusqu'à ce que le ressoudage de l'os se soit effectué. On fait donc sauter le couvercle d'une caisse à chandelles, on l'encoche aux extrémités, et en un clin d'œil notre patient est entortillé, lié, ficelé et mis par des mains rudes, mais bienveillantes, en voie de guérison. De docteur? Il n'y en a pas; on fait sans eux, et on s'en trouve.... Passons, cela leur ferait trop de peine.
Les traîneaux sont laissés sur la neige, au pied de la dune; les chevaux, mis en liberté, marquent leur joie de retrouver le vert et le sec par des gambades folles et se vautrent dans le sable, les quatre fers en l'air. La neige disparaît rapidement des pentes des montagnes sous l'action d'un soleil puissant et de la douceur de l'air; la glace des lacs seule va tenir bon pour un mois environ; d'ici là on a le temps de se préparer à la navigation.
Nous sommes bien installés à Caribou Crossing, avec abondance de bois sec à proximité. L'intérieur de la tente appelle notre attention immédiate. La place d'honneur est réservée au poêle, qui est monté sur quatre pieux fichés en terre. Juste en face, une table est improvisée au moyen de quatre piquets sur lesquels on ajuste, en la retournant, la caisse à rebords bas d'un des traîneaux, longue de trois mètres et large d'un mètre.
C'est parfait; comme sièges, des caisses, des barils et même des tabourets faits d'une section d'arbre, percés à la vrille de trois trous dans lesquels sont fichés des rondins. À loisir, un artiste en menuiserie fabrique deux ou trois chaises en branches de bouleau blanc et vert du plus bel effet; pour les lits, une couche de sable fin qui est d'abord lavé dans le pan pour s'assurer qu'il ne contient pas d'or, et là-dessus un amas de branchettes de sapin sur lesquelles le sac-lit est déposé; le tout est d'un confortable parfait: ce n'est pourtant pas le repos que nous allons trouver ici. Nous décidons de renvoyer les chevaux à Skagway pour les y vendre, attendu qu'à Bennett ils n'ont aucune valeur; comme le foin s'y vend à raison de 150 dollars la tonne de 1 000 kilos, peu de personnes peuvent se payer le luxe d'entretenir une écurie. D'ailleurs, la plupart de ces bêtes n'ont plus aucune utilité, le reste du voyage devant se faire par eau.
Donc, nous prenons congé, non sans émotion, des six fidèles animaux qui ont été nos compagnons pendant ces quelques semaines et qui sont en bonne condition, sans une égratignure, en dépit des culbutes, chutes et plongeons qu'ils ont exécutés, ce soir par exemple, quand, dans un des plus mauvais passages du Porc-Épic, la Noire disparaît tout à coup, la glace cédant sous son poids, et se débat entre les rocs et dans le courant rapide. Nous la croyons perdue; cependant avec quelque peu d'aide elle réussit à se sortir de ce mauvais pas, et nous la hissons sur la terre ferme, transie et haletante, mais saine et sauve. Et puis, ces braves bêtes ont été bien soignées, et la pensée qu'elles peuvent tomber en des mains brutales inspire un sentiment de pitié et de regret. Il semble que la souffrance soit la condition morale de la vie, et que plus on aime, plus on souffre. Mais qui voudrait aimer moins pour avoir moins à souffrir?
Le temps est sec et admirable: il gèle la nuit, quelques degrés au-dessous de zéro; c'est la fin avril, les bourgeons s'entr'ouvrent, les saules verdissent, les couleurs se corsent, le mica des sables étincelle aux rayons du soleil, la cascade gronde à quelque distance, les oiseaux se poursuivent en chantant, oiseaux bleus, oiseaux bruns et rouges, encore innomés; les pins balancent en rythme leur couronne au souffle de la brise, exhalant une senteur délicieuse, et sur le fond sombre de la forêt se détachent les troncs élancés et d'un blanc verdâtre du bouleau.