Mais il est temps de commencer l'inspection des arbres qui doivent fournir le matériel de notre embarcation: il les faut droits, avec un peu de branches, d'un diamètre suffisant, pas moins de 20 centimètres, en même temps qu'assez rapprochés les uns des autres pour réduire à un minimum la distance entre eux et l'échafaudage nécessaire pour le sciage de long.

Ces conditions ne sont pas faciles à trouver réunies; mais, finalement, les arbres sont choisis, et, pour nous en assurer la possession, nous faisons une entaille dans l'écorce et nous y écrivons le nom de l'expédition. Ayant calculé qu'une douzaine d'arbres feront à peu près l'affaire, nous retournons avec des haches et commençons à les abattre et à les ébrancher, ce qui est l'occupation d'une journée. Pour la plate-forme on choisit un endroit où au moins trois arbres, et si possible quatre, se trouvent disposés en un parallélogramme de dimensions convenables, par exemple 4 mètres sur 2. S'il n'y a que trois arbres, on remplace le quatrième en creusant un trou là où il devrait être par rapport aux autres et en y dressant une bille bien calée au moyen de terre et de pierres.

Sur ces quatre colonnes on cheville des traverses qui sont réunies l'une à l'autre par des mortaises, de sorte que tout l'échafaudage est solidement construit et compact. Du sommet de deux de ces piliers, des billes vont rejoindre le sol à 2 ou 3 mètres de leur base, ce qui servira au hissage des troncs sur la plate-forme, au moyen de cordes et de poulies. Les troncs de sapin blanc et de pin, coupés aussi longs que possible, pourvu que le moindre diamètre soit de 15 centimètres, sont amenés au pied de l'échafaudage et, là, écorcés et équarris grossièrement et à la hâte.

LE SCIAGE DES PLANCHES À CARIBOU CROSSING.—DESSIN DE VOGEL, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

Un de ces troncs ainsi préparés est hissé sur l'échafaudage et solidement fixé dessus, puis un homme y grimpe avec une scie dont son compagnon tient l'autre bout. Le tronc a été marqué au préalable au moyen d'une ligne noircie au charbon, tendue d'un bout à l'autre.

On obtient ainsi une série de lignes parallèles, distantes de 5 ou 6 centimètres, donnant l'épaisseur des planches. La scie est mise ensuite en mouvement, et le travail se poursuit monotone; les planches sont entassées à l'ombre, pour sécher. Puis on scie encore des pièces carrées, de différentes dimensions, qui doivent servir à la charpente de la barque.

Il y a, en outre, à façonner le mât et les avirons pris à des arbres secs à cause de leur légèreté. C'est un travail considérable, qui dure quelques semaines, et c'est ainsi que tout le mois de mai se passe à cette besogne.

Il y avait dans notre voisinage immédiat une bande d'Argonautes d'environ 40 personnes, venant de l'Iowa, et possédant une machine à vapeur avec laquelle ils faisaient marcher une scierie; ils eurent assez de planches pour construire deux bateaux à vapeur, un grand et un petit.

Cette compagnie avait comme destination une rivière se jetant dans le Yukon inférieur à plus de 1 500 kilomètres au-dessous de Dawson; mais les avis s'étant partagés sur les chances de cette entreprise lointaine, l'association se rompit, et finalement le vapeur, construit pour 40 personnes, n'en portait que 10 ou 12 à son passage à Dawson.