Tout le reste s'était éparpillé le long de la rivière. Ce cas fut d'ailleurs très fréquent; on vit rarement une association de plus de 2 ou 3 personnes parvenir sans querelle à son terme; des couples d'amis même ne pouvaient s'entendre très longtemps, et cependant il était presque impossible de marcher seul; c'est là un des phénomènes les plus curieux à noter dans l'histoire morale de l'immigration.
Les bœufs qui avaient transporté les marchandises de leurs propriétaires servaient en ce moment à les nourrir; il y avait alors abondance de viande fraîche, un peu coriace mais saine, et reposant l'estomac du régime prolongé du lard et du jambon. Le prix en était assez modéré: 25 sous la livre. Puis dans les ruisseaux, maintenant à eau courante, les truites et les ombres chevaliers se pêchaient aisément au harpon, quand elles remontaient les rapides en bandes pour aller frayer; les canards et les oies aussi se voyaient en vols immenses, se dirigeant à tire-d'aile vers le Nord, et souvent s'abattant pour chercher leur proie dans les cours d'eau et les marais.
C'était à l'extrémité du lac que les campements étaient le plus nombreux. À la fin de mai les bateaux étaient presque tous achevés, et comme on n'avait pas autre chose à faire, une fusillade nourrie faisait rage dès l'aube, qui se montrait alors à 3 heures du matin, jusqu'à la nuit à près de 10 heures. On tirait les canards hors de portée, et quelquefois on relevait une touffette de plumes; on les tirait au pistolet et au revolver, au fusil de chasse et à la carabine, aux armes de chasse et aux armes de guerre, et finalement on allait acheter une tranche de bœuf. Les canards du Yukon sont les plus réfractaires qu'on ait jamais vus, et les oies ne leur cèdent en rien.
Quant au caribou et à l'élan, ils se font rares dans ces parages à présent si visités par l'homme. Il arrivait cependant assez fréquemment qu'on en rencontrât de solitaires; un de nos voisins, M. A..., chasseur de profession, remontant la rivière Wilson, qui, venant de l'Ouest, se jette dans le Yukon non loin de Caribou Crossing, aperçut un élan se baignant dans le courant, et réussit à l'abattre après lui avoir logé sept balles dans le corps.
Il revint au camp et avisa ses amis qu'ils pouvaient aller se pourvoir de chair fraîche moyennant une moitié du chargement à son profit. Comme l'animal se trouvait à quelque 35 ou 40 kilomètres de distance, la plupart des amis préférèrent se passer de cette aubaine, tandis que d'autres bravement s'en furent dépecer et rapporter à dos 30 à 40 kilos de bonne viande très pareille au bœuf, mais plus tendre et ayant un petit goût sauvage.
LES BATEAUX À CARIBOU CROSSING.—DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.
Les forêts, qui couvrent de vastes territoires le long de ces lacs, seraient magnifiques si elles n'étaient si souvent et si terriblement dévastées par les incendies que provoquent quelquefois la négligence des campeurs, mais plus fréquemment encore la combustion spontanée. Ce fait explique la rareté extraordinaire du gibier. Le chasseur peut parcourir des hectares de bois superbes, qui, semble-t-il, devraient pulluler de gibier de toute sorte, sans voir autre chose que çà et là un lièvre, et plus souvent un écureuil ou une poule de bruyère.
Les colonnades de sapins, de cèdres, de pins, sont parfois si serrées que la lumière a peine à éclairer les dessous, d'un noir verdâtre, de ces dômes de feuillage et de rameaux; l'air est immobile, le silence est terrible, il pèse sur vous et remplit l'âme d'une horreur inexplicable. En effet, on ne s'attend à rien d'effrayant, on réalise plutôt l'absence complète de tout être bon ou mauvais. Pas un son, pas un bruissement, pas le plus léger froissement de branches ou de feuilles; l'atmosphère est vide et la vie est éteinte; on se surprend à s'écouter marcher comme un autre soi-même, et oppressé on s'assied, l'arme entre les mains, prêt à faire feu sur l'apparition qui, on le sait, ne se produira pas.
Silence des bois, horreur des bois, mystérieuse forêt, majesté des antres impénétrables, fûts et colonnes, involontaires témoins de cette question muette qui reste sans réponse: on sort de là, comme d'un rêve, sans se souvenir.