La mousse est épaisse, on y enfonce quelquefois à mi-jambe, et l'eau est là partout, suintant, jaillissant, s'infiltrant, limpide, enfiévrée. L'espace se fait, la lumière revient; un sifflement à distance, vous avancez prudemment, puis vous apercevez bientôt un joli écureuil gris, au dos roux, vous regardant planté sur ses pattes de derrière, effaré, tremblant, redoublant ses cris aigus. Va, petit, ce n'est pas à toi qu'on en veut!
La variété des mousses est immense; par places, c'est un ouvrage de tapisserie qui ne déparerait pas le salon le plus élégant; c'est un fouillis de rameaux minuscules, crêpés, déliés et de teintes exquises, lilas, lie de vin, comme brodés sur un fond plus sombre d'émeraude et de vert pomme. On n'a garde de fouler aux pieds ces chefs-d'œuvre. Tout à coup un bruit sourd nous fait dresser l'oreille: c'est comme un roulement de camion à distance; après un arrêt de quelques secondes, il se fait de nouveau entendre; puis une masse noire traverse la clairière et s'abat sur le sol à une distance de quelques mètres; on peut distinguer un oiseau de la grosseur d'un poulet, l'infime cause de tout ce tracas. Il vient de quitter un sapin et se pose à terre en vous regardant fixement. Feu! le voilà mort: c'est une poule de bruyère de petite espèce, à chair excellente, au plumage d'un brun presque noir avec une frange blanche dessinant les petites plumes, et au-dessus de l'œil une cocarde demi-ronde d'un cramoisi très vif. C'est un fort bel oiseau, mais il est également stupide, car, au lieu de fuir, il se tourne vers le chasseur comme hypnotisé, l'observe et offre ainsi un but facile au fusil; il est assez commun en Alaska; le mâle se reconnaît à une aigrette.
Des pistes nombreuses de lynx se reconnaissent et traversent, ici et là, des bancs de sable.
Descendant un talus formé par l'érosion d'ardoises pourries, on arrive à un étang circulaire de 1 kilomètre de diamètre, recouvert d'herbe et de roseaux sur presque toute sa surface, excepté un petit bassin au centre, à eau plus profonde, où se cachent sans doute des palmipèdes. Avançant bravement dans l'eau glaciale qui monte bientôt au haut des jambes, l'intrépide chasseur voit s'envoler une bande de canards hors de portée, et par acquit de conscience il fait en l'air une décharge qui n'a pour résultat que d'éveiller des myriades de maringouins; ceux-ci, sonnant la charge, forcent l'imprudent à une retraite précipitée. De poules de bruyère qu'on peut prendre, il n'y en a pas; les canards, on les trouve en masse, mais on ne peut pas les avoir: curieux pays!
Revenons à notre bateau: il a été décidé qu'on le ferait carré, à fond plat, de dimensions plus que suffisantes pour porter six hommes et 6 tonnes de fret de toute nature; il aura donc 10 mètres de long, 2m,50 de large et 0m,50 de profondeur.
NOTRE BATEAU «LA VILLE DE PARIS» À CARIBOU CROSSING.—DESSIN DE BERTEAULT, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.
Les pièces de la charpente sont assemblées sur un chantier établi près de la tente et non loin du rivage; puis les planches, soigneusement rabotées, sont clouées sur place; enfin, le tout étant solidement chevillé et boulonné, on retourne le bateau pour le calfater en élargissant les fentes, en séparant les planches, et en bourrant les interstices de filasse sur laquelle on verse de la poix bouillante; après cela l'eau ne pénétrera pas.
LA FLOTTE SUR LE LAC TAGISH. DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.