Les ponts de l'avant et de l'arrière sont achevés, le mât mis en place; une cabine devant servir de cuisine et de chambre à manger reçoit le poêle; un puissant aviron est encastré en guise de gouvernail dans une fourche naturelle d'arbre et renforcé d'un boulon à l'extrémité; une pompe est placée de façon à pouvoir épuiser l'eau qui peut s'infiltrer; enfin la voile, faite d'une fraction de la grande tente, est attachée à ses vergues, et, en capitales rouges et bleues, les mots VILLE de PARIS s'étalent sur sa blanche étoffe.

Puis au moyen de rouleaux et de planches la pesante embarcation est lancée, car depuis quelques jours les glaces ont entièrement disparu, et l'ère de la navigation a été ouverte, ce dont témoignent les centaines de bateaux qui franchissent le Caribou Crossing.

Deux ou trois jours suffisent pour s'assurer que tout est en ordre, que la barque tient bien dans l'eau et que la pompe est une superfluité; alors on procède au chargement.

Les traîneaux sont démontés, et les parties les plus pesantes placées au fond, puis les sacs, caisses, boîtes, ballots, s'entassent méthodiquement et de façon que l'arrière soit tant soit peu plus chargé que l'avant. Enfin sur le tout se posent les longues caisses de 3m X 1m garnies des sacs-lits. Ainsi chargée la Ville de Paris a un tirant d'eau de 35 à 40 centimètres et peut naviguer dans les eaux les plus basses que nous soyons exposés à rencontrer en bas de la rivière.

Le vendredi 3 juin, le chargement est terminé, et le soir à 8 heures nous nous embarquons. Nous prenons d'abord un peu de repos, car le vent est faible, et nous attendons qu'il fraîchisse pour larguer l'amarre.

Un peu après minuit, le capitaine (c'est un de nos hommes qui s'entend quelque peu au maniement d'un bateau) nous réveille; nous nous mettons à l'eau chaussés de nos hautes bottes en caoutchouc et nous poussons la barque en pleine eau. La brise est encore trop légère pour que nous usions de la voile; aussi devons-nous avoir recours aux rames, et nous voilà partis au petit jour, car, à cette saison, déjà il ne fait plus nuit. Non sans regret nous disons adieu à ce camp dans les dunes et les pins, où nous avons passé un peu plus d'un mois par un beau temps presque continuel.

VII

Les lacs.—La rivière Six Mile.—Au poste de Tagish.—Un prêche en plein air.—Quatre assassins indiens.—Tragédie.—Le lac Marsh.—La flottille de bateaux.—Un violoniste hongrois.—Une truite saumonée.

En quelques minutes le chenal qui verse les eaux du lac Bennett dans le lac Tagish est atteint; mais, comme le courant n'est pas très rapide et que le vent est tombé, il nous faut ramer à force de bras; puis, là où la rivière fait un coude presque à angle droit avant d'arriver au second lac, le vent saute et nous souffle en face, de sorte qu'il nous est impossible de mouvoir la pesante masse; force est d'aborder et d'attendre que le vent tourne de nouveau et nous permette d'avancer.