La rivière Lewis, après avoir traversé les lacs Bennett, Tagish et Marsh, coule pendant 80 kilomètres avant d'atteindre le lac Laberge; dans cette partie de son cours, elle se nomme la rivière Fifty Mile. Sa largeur est de 200 mètres environ; elle forme de nombreux méandres, et son lit abonde en promontoires et en barres de sable. Les rives sont boisées et accidentées; les bancs d'argile s'élèvent par places à 100 mètres de hauteur et sont habités par des myriades de martinets qui s'y creusent des nids, dont les ouvertures innombrables font penser à une écumoire déroulée tout le long de la rivière. Le vent remonte la vallée et le courant est peu rapide. Nous prenons donc l'aviron, et vers 5 heures du soir nous accostons à un kilomètre au-dessus de Canyon Hôtel; ici la rivière fait un coude à angle droit et à l'Ouest, sur quelques cents mètres, pour en faire un second et reprendre la direction du Nord à l'entrée même du Canyon. Nous allons examiner les lieux, mais sans nous prononcer; au premier coude, où sont deux ou trois longs bâtiments en troncs d'arbres tout à fait pareils à ceux de Tagish Post et s'intitulant pompeusement Hôtel et Salon, il y a un tramway avec rails faits de troncs d'arbres écorcés et sur lesquels roulent, tirés par deux chevaux, des camions à roues de fer à très large bande concave destinées à emboîter la convexité des rails en bois. Ce tramway suit une ligne formant l'hypothénuse de l'angle dont le sommet est le commencement de Miles Canyon et va rejoindre la rivière juste au-dessous des rapides du White Horse, à 6 kilomètres de l'hôtel.
Ainsi les voyageurs prudents évitent le Cagnon et les rapides en prenant le tramway: leurs provisions sont transportées par la même voie, l'embarcation seule, «vidée», est abandonnée à la violence du courant et happée au passage en aval du White Horse. Seulement la taxe de trois sous par livre prélevée pour ce service est quelquefois cause que l'on préfère tenter la descente, gens, marchandises et barque, moyennant une rétribution raisonnable acceptée par un pilote d'expérience.
MILES CANYON (RAPIDES DU WHITE HOUSE). DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.
C'est ce qui nous arrive: rentrés à bord, nous sommes accostés par un de ces pilotes, qui nous persuade de louer ses services pour une somme de 45 dollars. Il propose de nous descendre ce jour-là jusqu'à l'entrée du Cagnon, car il a sa tente dressée là; nous acceptons et nous amarrons, passant une double corde autour d'un arbre solide, car le courant est déjà très fort, et entre les parois verticales de la brèche étroite par où se précipitent en mugissant les eaux refoulées de la rivière, nous voyons s'élever un dos d'âne d'écume blanche qui ne promet rien de bon. Comme nous dormons à bord, ainsi que d'habitude, nous tenons à ce que notre sommeil ne soit pas troublé par des cauchemars affreux où nous nous verrions, la chaîne brisée, partir en dérive comme une flèche, entrer dans ce Styx, chevaucher le dos d'âne et, arrivés au bassin central, être saisis dans le tourbillon du remous et fracassés contre les colonnes de basalte noir. Mais le matin nous retrouve, ô surprise, en sûreté à la même place, et bientôt notre pilote arrive avec son aide et prend place à l'avant, où un aviron est solidement fixé, tandis que le second s'empare du gouvernail, qui n'est, comme on le sait, qu'une puissante rame. On nous recommande, à nous quatre de l'équipage, de ramer avec autant de force qu'il est possible, afin de marcher plus vite que le courant, qui est de 24 kilomètres à l'heure, et de permettre ainsi au pilote de manœuvrer.
Après une prière mentale, courte mais éloquente, nous voilà partis; le Cagnon est entré, franchi, puis le bassin, puis encore le Cagnon, et nous voilà dehors; cela a pris un peu plus de deux minutes pour faire ce kilomètre. Nous avons ramé dur et n'avons vu qu'une masse noire, des rochers à droite et à gauche, qu'une masse blanche, l'écume, en avant et tout autour de nous, et nous n'avons entendu que le roulement de tonnerre de ces eaux violemment comprimées dans l'impasse, et le cri strident, dominant ce tonnerre, du pilote commandant la manœuvre. Son cri redouble d'intensité quand on tourne une colonne, sans la toucher heureusement, car un contact à ce moment-là serait fatal. Enfin, tout va bien, et nous continuons, encouragés par ce premier succès.
Cette course folle nous amène au rapide du White Horse, près de 3 kilomètres plus bas que le Cagnon; on y arrive par une succession de rapides peu dangereux; même on aborde pour changer d'hommes; les deux pilotes nous quittent ici et sont remplacés par un Sang-mêlé, à l'encolure puissante. Il nous recommande également de ramer à outrance pour gagner le courant de vitesse; en route donc et bon courage! Nous voici bientôt engagés dans les rapides, un peu moins longs que le Cagnon, mais plus dangereux peut-être; les eaux resserrées dans un étroit chenal bondissent en montagnes d'écume roulant sur d'énormes blocs de roche où se sont brisés maints esquifs, et où ont péri maints équipages. Voici ce qu'en dit M. Ogilvie, autrefois géomètre-arpenteur officiel et maintenant gouverneur du Yukon: «Vous pouvez descendre les rapides du White Horse, si vous voulez, du moins vous pouvez essayer. Pas moi. J'ai découvert que, dans une seule saison, treize hommes ont perdu la vie en les descendant, et, bien que je ne donne pas ceci comme certain, je crois que ce doit avoir été une forte proportion de ceux qui l'ont tenté.»
TRAÎNEAUX À VOILES SUR LE LAC LABERGE. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.
Le Cagnon est large de 30 mètres à peu près, et ses rochers de basalte presque à pic ont de 20 à 30 mètres de hauteur. La chute totale dans le Cagnon et les rapides du White Horse a été mesurée: elle est 10 mètres. Puis à quelque distance au-dessous de ces derniers le courant est rapide et la rivière large, avec de nombreuses barres de gravier. Le nom de White Horse (cheval blanc) ne se rapporte pas à un cheval blanc quelconque, mais, dans le Canada, il évoque l'idée de péril, de danger. C'est du moins ce que nous explique un coureur des bois canadien. Il est certain que ces rapides ont fait de nombreuses victimes, à ce point qu'en juin dernier la police a interdit aux femmes et aux enfants de les descendre; ils doivent prendre le tramway et rejoindre leurs gens au-dessous des rapides.