LE MINEUR FOX ET SES ASSASSINS INDIENS, PRISONNIERS À TAGISH POST. DESSIN DE L'AUTEUR.
Mais approchons-nous du centre de la place formée par les trois corps de bâtiment à angle droit: une foule s'est assemblée là, hommes, femmes, même quelques enfants; les uns se sont assis sur des bancs grossiers, faits d'une planche clouée sur des pieux enfouis dans la terre, d'autres sont accroupis sur le sol, d'autres encore ont improvisé des sièges avec des objets trouvés sur les lieux, traîneaux, baquets, barils, troncs d'arbres. Vis-à-vis des bancs une table très simple recouverte d'un tapis sur lequel repose une Bible: c'est le prêche. Chacun se recueille, et au milieu d'un silence solennel, le ministre, un jeune homme imberbe, à lunettes, en costume de mineur et nu-tête, prie, dirige le chant, et débite un sermon. Les hymmes sont chantées debout par toute l'assistance. Ce sont les mélodies et les cantiques populaires que tous les gens de race anglo-saxonne connaissent par cœur, les ayant appris dans leur jeunesse à l'école du dimanche. Le discours est plein d'allusions à la condition des émigrés, et les prières, la dernière surtout, dans laquelle le prédicateur recommande à la grâce divine les parents, les familles, les amis laissés en arrière, font se gonfler bien des cœurs et couler bien des larmes. Car, après tout, n'est-ce pas pour eux qu'on est parti? N'est-ce pas pour ce qu'on a de plus cher qu'on endure tant de privations, qu'on accepte tant de sacrifices? Et tous ne savent-ils pas, dans cette assistance, qu'avant longtemps leurs rangs seront décimés et que les bien-aimés pour lesquels ils se sacrifient, beaucoup d'entre eux ne les reverront pas? Comment l'émotion pourrait-elle être absente à l'évocation de tels souvenirs et de telles réflexions? C'est un fait remarquable que, parmi ces hommes rudes, de terribles jureurs souvent, la plupart prêts à verser le sang, il n'y en a pas un seul qui ne respecte la parole de Dieu. Ils sont indifférents peut-être, jamais moqueurs, et en présence d'une croyance sincère, ils s'inclinent avec déférence. Et aujourd'hui ces géants, tout en muscles et en énergie, qui semblent taillés à la hache dans la chair humaine, s'inclinent, humbles et confiants, comme de petits enfants. L'impression est profonde.
Après la quête faite par des officiers en uniforme écarlate, et recueillie dans leur chapeau en feutre gris à bords rigides, on se disperse pour aller déjeuner, car il est midi. Ceux qui ne sont pas pressés visitent le poste et, curieux, examinent une tente à l'entrée de laquelle un sergent fait bonne garde, la carabine à la main et le revolver muni d'une cartouchière pleine. Des piquets réunis par une corde tiennent à distance la foule, qui est évidemment dans l'attente de quelque chose.
Le sergent pénètre à l'intérieur de la tente et en ressort bientôt, conduisant quatre Indiens de 16 à 20 ans liés l'un à l'autre par une chaîne pesante rivée aux chevilles au moyen d'anneaux, terminée par une enclume énorme que porte en ses mains le dernier des prisonniers. Ce sont les assassins de Meehan et de Fox, deux prospecteurs qui au printemps furent, l'un tué, l'autre blessé, dans une embuscade dressée par ces vauriens.
Le cortège s'avance lentement, traverse la place et pénètre dans un des corps de logis que nous avons décrits.
Suivons-le: les prisonniers sont conduits dans une chambre assez vaste contenant deux tables le long des murs; à l'une sont assis, mangeant et buvant, une dizaine de soldats. Les nouveaux venus se placent seuls autour de l'autre et commencent à attaquer de fort bon appétit, et en plaisantant, ce qu'on peut deviner à leurs sourires, les plats de viande et de farineux qu'un soldat met devant eux. Ils se ressemblent comme tous les Indiens, et rien sur leur visage impassible ne dénote le criminel. Ils ont cru faire acte de braves, ils considèrent leur crime comme un honneur. Tout Indien en ferait de même s'il en avait l'occasion. Faudrait-il donc déclarer correct le mot cynique d'un Américain: «Il n'y a d'Indien bon que l'Indien mort»? Les vieux trappeurs, les coureurs des bois vous diront qu'il ne faut jamais se fier à cette race.
«CANYON HÔTEL» À L'ENTRÉE DES RAPIDES DU WHITE HORSE. DESSIN DE BERTEAULT, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.
VIII
La rivière Fifty Mile.—Miles Canyon.—Un tramway en troncs d'arbres.—Les rapides du White Horse.—Nombreuses victimes.—Naufrages.—Un mariage en canot.—Le lac Laberge.—Trois jours sur une île.