I

D'Europe à Seattle.—Départ pour Dawson.—En mer.—Nos compagnons de route.—La mine d'or de Treadwell.—Juneau et Skagway.

Le voyageur qui pour des motifs d'intérêt ou de plaisir a pris pour objectif la ville naissante de Dawson, dans le territoire du Nord-Ouest, province du Canada, pourra s'y rendre cette année-ci sans grande fatigue ni frais extraordinaires, dans un espace de temps relativement court, soit de trois semaines environ.

En effet, il faut huit jours de traversée de Paris à New-York, cinq en chemin de fer de New-York à Seattle ou Vancouver, quatre par bateau d'un de ces ports à Skagway, un par chemin de fer de Skagway à Bennett, et à peu près six par vapeur de Bennett à Dawson; le retour par la même route prend quelques jours de plus, à cause de la difficulté de remonter le Yukon. La distance est de 8 000 kilomètres au moins. Le voyageur ne sera plus obligé de se munir d'un approvisionnement complet, exigé sagement jusqu'ici par la police canadienne, afin de prévenir une famine possible et les crimes qu'elle engendrerait.

Il n'aura pas non plus, par conséquent, à être le factotum que nécessitaient les conditions antérieures et le voyage au Klondyke ne sera plus une véritable entreprise de pionniers. Plus de chevaux, de chiens ou de bœufs à harnacher, à atteler, à guider, à accabler de coups ou de malédictions; adieu les traîneaux, les véhicules de tout genre à charger, à décharger, à réparer avec quelques clous et un mètre ou deux de corde. Et la tente à dresser, et le bois à couper à même la forêt pour le service du poêle portatif, et la cuisson du pain pétri de ses propres mains, et le sciage des planches sur une plate-forme ad hoc, et la construction du bateau, de la barque ou du canot, avec son complément de rames, de mâts, de cordages et de voiles, le tout improvisé, et perfectionné suivant le génie créateur de l'Argonaute moderne, tout cela sera devenu choses du passé pour ne plus se reproduire que dans quelques cas isolés. Le pittoresque du voyage y perdra, mais le confort y gagnera. On ne redoutera pas plus d'aller à Dawson qu'à Madagascar ou au Japon.

De la traversée de l'Atlantique et de la ville de New-York, nous n'avons rien à dire ici. En 26 heures un train express transporte le voyageur de New-York à Chicago, couvrant une distance de 1 500 kilomètres, soit une distance moyenne de 60 kilomètres à l'heure, et traversant une contrée riche et bien cultivée, parsemée de beaux villages et de cités industrielles. C'est peut-être la partie la plus riche des États-Unis, comme aussi la plus peuplée. Pays de rivières, de collines, de bois, de champs, de pâturages, de fermes et d'usines. La nuit se passe dans un des confortables wagons-lits Pullman ou Wagner avec leurs portiers nègres.

Chicago, avec son million et demi d'habitants, se pose en rivale de New-York qui en a près de trois; sa situation à la porte des grands lacs et comme tête de ligne de tous les importants chemins de fer qui y convergent du Sud et de l'Ouest est unique; la ville elle-même est loin d'être aussi propre et aussi attrayante que New-York, mais la même activité y règne, et ce qu'il y a de plus rare à rencontrer, là ou ailleurs, c'est un Américain n'ayant pas l'air pressé.

VUE DE SEATTLE (ÉTATS-UNIS).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Plus loin, les plaines n'ont rien de remarquable; elles sont assez bien cultivées et plantées de blé et de maïs. La voie ferrée circule ensuite au milieu des mauvaises terres du Dakota, sans herbes ni arbustes, aux ocres de couleurs vives sculptées en buttes, en tours, en bastions par l'incessante érosion des eaux: là des viaducs du chemin de fer audacieusement jetés par-dessus des précipices béants et à peine supportés, semble-t-il, par une frêle construction en troncs d'arbres dressés verticalement, semblent des araignées montées sur des jambes grêles et trop longues. Puis on arrive aux montagnes Rocheuses, qui offrent une série de scènes intéressantes, et des campements d'Indiens Sioux égrenés le long du Yellowstone et du Missouri.