Se succèdent alors paysages alpins, torrents mugissants, tunnels et ponts, bref la mise en scène habituelle d'une ligne de montagnes; puis de nouveau la plaine, c'est la vallée de la Columbia; une autre chaîne de montagnes appelées les Cascades; enfin, la côte du Pacifique.
Seattle, petite ville de 50 000 âmes, est un port américain commandant, en concurrence avec Victoria et Vancouver, ports canadiens, le commerce de l'Alaska, du Japon, de la Chine et des îles du Pacifique.
Elle était, l'hiver dernier, le siège d'une activité extraordinaire; les nombreux chercheurs d'or américains qui se rendaient au Klondyke s'y étaient donné rendez-vous, et la plupart s'y pourvoyaient de tout ce qui était nécessaire alors pour tenter l'entreprise. À un moment donné les marchandises à transporter s'étaient accumulées d'une façon si excessive que les vapeurs firent défaut, et qu'il fallut réquisitionner des trois-mâts, des barques et des goélettes, traînés par des remorqueurs. Pour les voyageurs ce fut bien pis; des spéculateurs sans scrupule frétèrent de vieux navires à vapeur, leur firent donner une couche de peinture et les mirent comme neufs à la disposition du public, moyennant des prix exagérés. Tel était alors l'engouement de la foule que tout semblait assez bon et que rien n'était trop cher, pourvu qu'on partît et qu'on arrivât vite. Hélas! beaucoup partirent qui n'arrivèrent pas, et d'autres s'estimèrent heureux de partir et de revenir la vie sauve. En effet, par une fatale coïncidence, une série de désastres marqua l'ouverture de la saison d'émigration dans les mois de janvier et février 1808. Ainsi le vapeur Clara Nevada se perdit corps et biens, en tout 65 personnes, à ce que l'on croit, car nul ne réchappa; il y eut une explosion à bord, puis le feu détruisit le navire en fort peu de temps, et tout ce qui en resta, ce furent quelques épaves jetées par les flots sur la plage.
Le vapeur Corona fit naufrage sur les côtes d'une île déserte et fut entièrement démoli et brisé par la fureur des vagues; les passagers se sauvèrent, mais ayant dû attendre là plusieurs jours, par un froid intense, l'arrivée des secours, quelques-uns d'entre eux, à demi vêtus, contractèrent des maladies de poitrine dont ils moururent peu après; en outre, tous les approvisionnements furent perdus, et beaucoup de ces infortunés se trouvèrent dépouillés de tout ce qu'ils possédaient.
Nous sommes quatre qui partons pour le Klondyke: un Français, moi-même; un fermier de Californie et un mineur, tous deux Américains; un étudiant en médecine d'origine allemande. En chemin, notre caravane se grossira de deux nouveaux membres, un Anglais et un Irlandais.
Nous nous embarquons sur la Queen; c'est un des meilleurs vapeurs de la flotte, il peut porter environ 600 passagers; inutile de dire que ce nombre est plutôt dépassé. Le mélange est curieux; deux compagnies du 14e d'infanterie des États-Unis envoyées pour faire respecter l'ordre qu'on dit gravement troublé à Skagway et Dyea par le fameux joueur Soapy Smith et sa bande; des chercheurs d'or, mineurs et prospecteurs de tous les pays du monde. Voici les Australiens, de grands et solides gaillards, de six pieds de haut en moyenne, musculeux, aux épaules carrées, larges, aux hanches étroites, ne perdant pas une occasion de dire avec orgueil que c'est en Australie que l'on a trouvé les plus grandes pépites d'or; l'une pesait quelque chose comme 200 kilos et valait environ 400 000 francs. Car, à bord, l'on ne parle que pépites et poudre d'or: il est entendu que c'est l'unique sujet digne de la conversation du moment.
LE SALON DU VAPEUR «QUEEN».—D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.
Voici les Anglais et Canadiens, parmi lesquels les Canadiens Français surtout sont bien représentés; nous pouvons mentionner aussi quelques Africains blancs venant de la colonie du Cap et du Transvaal.
Ces cheveux jaunes révèlent indubitablement le Suédois, ces yeux bruns et vifs l'Irlandais. L'Américain, aux gestes nerveux, toujours alerte et impatient, va, vient, bouscule, n'est jamais en repos, s'assied pour ne pas rester debout, se lève parce qu'il ne peut tenir en place, a l'air de faire quelque chose, ne fait rien, et se rassied la minute suivante pour repartir aussitôt; d'ailleurs courtois, patient, gentleman. Quelques Français et Italiens, causeurs, gouailleurs, polis, empressés, écorchant l'anglais et les premiers à rire de leur baragouin. Ça et là des nationaux de diverses contrées lointaines. D'où viennent-ils? On n'a jamais pu le savoir, un mutisme concentré étant leur principale caractéristique. Des accords plaqués sur le piano du salon accompagnent une voix qui a dû être belle jadis, et qui roucoule la romance des «Deux petites filles en bleu». Cela nous rappelle que l'élément féminin est présent et, bien qu'en minorité, omnipotent. Il y a là des femmes d'officiers ou de commerçants d'Alaska, des aventurières, ex-prima donna cantatrices ou comédiennes, qui vont jouer le dernier acte de leur drame intime sous les cieux rigoureux de l'Arctique. Les artistes se succèdent au piano: voici un négociant russe habitant New-York qui s'en va avec sa famille à Dawson; il chante Faust, ses filles l'accompagnent; en confidence, il nous déclare qu'il a chanté l'opéra avec Mme X..., bien connue à Paris il y a nombre d'années; nous l'admettons. On trouve à bord une bibliothèque gratuite à l'usage des passagers, et, la navigation étant facile dans cette succession de baies et de canaux, le temps passe sans incident ni mal de mer.