Nous faisons escale à Victoria, capitale de la Colombie britannique, ville de 30 000 habitants située à l'extrémité sud de l'île de Vancouver et commandant le détroit de Juan de Fuca. C'est une ville anglaise, calme et sérieuse, aux maisons à un, deux, ou au plus trois étages, dans une situation exceptionnelle, d'où la vue s'étend sur la baie avec, au delà, les sommets perpétuellement neigeux de la chaîne Olympique. Un tramway électrique nous conduit à Esquimalt, port militaire, où stationnent à l'ordinaire quelques bâtiments de guerre anglais: on y trouve une cale sèche réputée la plus grande du monde.
C'est à Victoria qu'il faut se procurer des certificats de mineur. Force donc est de remplir les formalités administratives: au petit jour, la troupe des mineurs s'ébranle vers la ville et bientôt se forme en file indienne à la porte des bureaux. Il y a là près de 200 personnes battant la semelle sur le trottoir, pour se réchauffer. L'attente dure de 7 à 11 heures. C'est payer un peu cher le privilège de déposer 50 francs entre les mains d'un brave fonctionnaire, qui, en échange, il est vrai, vous remet une déclaration par laquelle le gouvernement canadien s'engage à ne pas mettre ses gardes champêtres à vos trousses lorsqu'il vous prendra fantaisie de couper du bois, de pêcher ou de chasser dans les déserts inexplorés du territoire du Nord-Ouest.
VICTORIA.—DESSIN DE BERTEAULT, D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.
La navigation intérieure de ces détroits et canaux de la côte du Pacifique est assez délicate; on est presque toujours en vue de la côte, si près même qu'en beaucoup d'endroits le chenal semble laisser à peine assez d'espace pour le passage du bateau. On traverse successivement les détroits de Georgie, de la Reine-Charlotte, de Clarence, de Stephens, et finalement le canal de Lynn, qui est à proprement parler une baie longue et étroite enfermée, de chaque côté, par des montagnes; le paysage est tout à fait celui des fiords de la Norvège: des eaux bleues et généralement calmes, des colosses de granit s'élançant abruptement de la mer jusqu'aux nuages, portant sur leurs épaules massives et anguleuses des neiges et des glaciers, et les flancs couverts d'une végétation luxuriante et serrée, des îles innombrables et boisées, hantées par l'ours et le daim, tandis que l'aigle à tête blanche plane au-dessus des nombreuses bandes d'oies et de canards, peuplant les canaux et bras de mer. En été, des fleurs aux teintes éclatantes, mais presque toujours sans odeur, des baies de tous genres et de toutes les couleurs sont répandues de tous côtés et à profusion. Mais, en somme, en hiver, tout ce qu'on peut apercevoir du paysage, ce sont des sapins, des cèdres, des bouleaux couverts de neige, tandis que les sommets, hauts parfois de 2 000 à 3 000 mètres, se confondent en une teinte neutre avec les nuées flottant de l'un à l'autre. La ligne de direction est droit au Nord: il y a à peu près 10 degrés de latitude entre Seattle et Skagway, soit 1 500 kilomètres en suivant les sinuosités de la côte navigable.
Le 22 février, grand enthousiasme: c'est la fête de Washington, le patriote, dont la mémoire associée à celle de son ami La Fayette est toujours chère à l'Américain; les comités s'organisent, et la présence d'un ou deux artistes à bord ayant été remarquée, on les invite à dessiner au savon, sur la grande glace de l'escalier du salon, le portrait du grand homme. Après quelques tâtonnements, effaçages et retouches, le chef-d'œuvre est consommé et déclaré parfait par l'unanimité des femmes d'officiers, qui doivent s'y connaître et qui décorent le cadre avec le drapeau étoilé, des fleurs et des guirlandes. Un discours du président ouvre la soirée; l'orateur, après avoir complimenté les dames de leur intrépidité et de leur résolution, les félicite d'être assez courageuses pour consentir à supporter le froid, les frimas, les fatigues, les privations et ce qu'il y a de plus insupportable au monde, c'est-à-dire... l'homme!
Des chants patriotiques, des morceaux de musique, des déclamations se succèdent et se prolongent très tard dans la soirée; à la fin, chacun se retire dans sa cabine, pleinement satisfait, et le silence ne tarderait pas à régner, n'étaient les nombreux chiens de l'entrepont qui, surexcités par le vacarme inusité de la «célébration», se sont mis, eux aussi, à «célébrer» à pleine gueule et ne sont pas disposés à se restreindre aussi vite que leurs maîtres. Finalement, ils se calment à leur tour, et bientôt tout est tranquille à bord.
CHIEN DE L'ALASKA. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.
Outre l'inévitable «colonel» américain (d'ordinaire du Kentucky) que vous et moi prendrions simplement pour un avocat (ce qu'il est d'ailleurs le plus souvent), il y a à bord le chef de l'expédition de secours envoyée par le gouvernement des États-Unis à la rescousse des milliers de mineurs et propriétaires supposés en proie à la famine et au froid dans les vastes territoires du Yukon et particulièrement du Klondyke. Une somme d'un million de francs votée par le Congrès fut immédiatement employée à acheter des vivres, des vêtements, à se procurer, en Norvège, des Lapons et des rennes au nombre d'une centaine, enfin à construire une certaine quantité de locomobiles à glace. À l'instar de beaucoup d'autres lieux, les couloirs du Congrès sont pavés de bonnes intentions, mais, dans le cas particulier, le résultat fut désastreux. Les lichens devant servir à la nourriture des rennes ne furent pas préparés et emballés avec soin et se gâtèrent complètement en route, de sorte que les rennes, déjà très éprouvés par le mal de mer, refusèrent d'y toucher et périrent l'un après l'autre, longtemps avant d'avoir vu les côtes d'Alaska. Les Lapons, importés par contrat à raison de 5 000 francs par an et dépenses de voyage payées, durent être rapatriés. Quant aux locomobiles à glace, elles finirent par trouver un emploi dans les colonnes des journaux humoristiques, qui s'en firent des gorges chaudes, et le public avec! Joe Ladue, le fondateur de Dawson, a l'honneur d'être l'inventeur de ce projet grandiose, la prise d'assaut des glaces du Klondyke (et du Pôle) au moyen d'automobiles à patins!