15 kilomètres plus loin, voici la Stewart River venant de l'Est. Ici des collines de hauteur moyenne enserrent la rivière et s'élèvent en terrasses successives vers des altitudes plus considérables à l'intérieur; nous arrivons là dans l'après-midi, décidés à y passer la nuit.
Deux hommes de la bande nous quittent pour aller prospecter sur la Stewart; nous devons donc décharger leurs provisions et prendre congé, en leur souhaitant bon succès. Tout un camp s'est établi le long des rives boisées du confluent, et un mouvement commercial important s'y produit; les cabines en troncs sont communes et les caches tout à fait abondantes. Ce sont ici des plates-formes en rondins de quelques mètres carrés, supportées par des perches plantées dans le sol et hautes de 3 mètres environ. On y monte par une échelle et l'on y entasse les vivres et marchandises qu'on veut ainsi soustraire à la voracité des chiens errants et des bêtes sauvages. Une toile goudronnée ou un toit en branches les protège contre la pluie et le soleil. Le prospecteur peut donc explorer la contrée, ne prenant avec lui que ce qu'il lui faut pour son entretien de quelques jours, et puis il vient se repourvoir à son magasin. Les caches sont inviolables, elles garantissent au mineur la vie et la liberté, et le misérable qu'on surprendrait à y toucher serait immédiatement fusillé ou pendu.
En face de l'embouchure de la Stewart il y a des barres de gravier où l'on s'échoue au moment d'aborder. Sans hésiter, on chausse ses bottes de caoutchouc, on saute à l'eau, et à coups d'épaule et de levier on dégage le bateau et on le repousse en eau profonde. Il faut quelquefois dépenser une heure ou plus à cet exercice fatigant, mais absolument sans danger, avant de réussir.
Le lendemain, 18 juin, est le dernier de notre périgrination sur le Yukon; nous comptons être le soir même à Dawson, à 100 kilomètres en aval de la Stewart; nous nous embarquons après avoir pris congé de nos 2 prospecteurs.
À 30 kilomètres de là on passe le poste de Sixty Mile, groupe de baraques en troncs d'arbres avec scierie appartenant à Joe Ladue et centre d'échanges commerciaux assez importants, car la rivière Sixty Mile, qui rejoint ici le Yukon, est bien connue pour ses gisements aurifères. Nous continuons à avancer lentement, le courant étant assez vif, et tout ce que l'on a à faire est de se maintenir dans le chenal principal, qui est le plus profond et le plus rapide, et à éviter les barres; nous avons décidé d'atterrir sur l'une des îles et d'y faire provision de bois, car, information prise, à Dawson le combustible est rare et fort cher; donc nous accostons et nous voilà abattant, la hache en main, quelques beaux fûts de sapin que nous tronçonnons ensuite en sections de trois mètres et que nous entassons à bord de la Ville de Paris, à l'intérieur, à l'avant, à l'arrière, que nous suspendons même à ses rebords extérieurs. Ainsi lestés nous rentrons à bord et nous voyons défiler rapidement les forêts qui revêtent les îles et qui sont remplies d'oies qu'on ne peut surprendre. Puis le courant nous emporte à raison de 6 à 8 kilomètres l'heure, rasant l'embouchure de l'Indian River (Rivière Indienne) et, plus bas, quelques ruisseaux sans importance. Enfin, vers 7 heures du soir, un écriteau fixé sur un rocher plongeant dans le Yukon nous annonce que Dawson n'est plus qu'à un kilomètre.
LE YUKON UN DEMI-MILLE AVANT DAWSON.—D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.
Étonnés, nous manœuvrons en vue d'aborder à temps et sans encombre, le courant étant très rapide ici, et notre expérience sur la Stewart nous ayant appris à craindre les bancs. Vaine attente! Nous voilà échoués à la sortie du Klondyke, et il nous faut une heure pour nous sortir de là et accoster vis-à-vis des bâtiments de la police à Dawson.
XI
La ville de Dawson.—Son histoire.—Son avenir.—Sa population.—Caractère des habitants.—Les vétérans du Yukon.—Les Chi-Cha-Kos.—Les magasins.—Les «salons».—Les restaurants et ce qu'on y mange.—Viande et gibier.—Les voituriers.—Le soleil de minuit.