«Tout ce qu'il y a de bon a déjà été dit, il ne reste plus qu'à le redire»; ce mot est de Gœthe. Qui n'a pas vu Dawson n'a rien vu; ce n'est pourtant qu'un amas de cabanes et de tentes, disposées avec une apparence d'alignement le long de fondrières décorées du nom de rues et d'avenues, et l'on pourrait plus aisément faire la description de cette ville, de 15 000 à 20 000 habitants suivant la saison, en parlant de ce qu'il n'y a pas que de ce qu'il y a. Les éléments de civilisation qu'on y rencontre sont encore dans un état si embryonnaire qu'ils créent les contrastes les plus tranchés et souvent les plus comiques. L'observateur y trouve une riche mine de sujets extrêmement intéressants: nous essayons d'en montrer quelques-uns.
Le débarcadère à lui seul est une étude; vous avez résolu d'atterrir aussi près que possible des bâtiments officiels bâtis sur la berge, entourés d'une palissade et de troncs d'arbres de diamètre très médiocre et surmontés du drapeau britannique portant à l'angle les armes du Canada, mais sur une distance de près de 2 kilomètres le rivage couvert de galets est inabordable. Un triple, un quadruple rang d'embarcations aux types fantaisistes forme une barrière impénétrable à l'ambitieux qui a projeté de mettre pied à terre.
Le premier rang est à sec sur la plage; le second est à demi dans l'eau; les bateaux des autres rangs se cramponnent aux premiers au moyen de chaînes, de cordes, de câbles, d'amarres; cela est bercé, soulevé, entre-choqué, balancé par les petites vagues du Klondyke, qui se jette dans le Yukon à quelques cents mètres en amont. L'unique ressource est de former un nouveau rang à l'extérieur en s'amarrant aux bateaux les plus rapprochés, ce qu'on ne vous permet pas toujours de faire sans protester.
Enfin il se trouve une âme compatissante qui se laisse toucher, et nous voilà au terme de notre voyage par eau... mais pas encore à terre; il s'agit, en effet, de se frayer un passage jusqu'au bord.
Comme on est poli et qu'on n'aime pas à déranger, évidemment on ne passe pas à travers les tentes érigées au milieu des bateaux; on se donne la peine de marcher le long du bordage, large de quelques centimètres, et, à moins d'être équilibriste, on est certain de tomber à droite dans l'eau glaciale du courant, ou à gauche dans les haricots et le porc, dans la poêle ou sur les angles des caisses à provisions. Puis, ces préliminaires achevés, il faut répéter le même exercice avec un second bateau, puis un troisième et quelquefois une demi-douzaine, et cela plusieurs fois par jour.
VUE GÉNÉRALE DE DAWSON.—DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.
Vous imaginez l'agrément; en guise de variante, on se trouve parfois en présence d'un essai de voie de communication sous forme de pièces de bois et de troncs d'arbres jetés entre le bateau et la rive. Vous vous y engagez prudemment, et, arrivés au beau milieu de la passerelle, cela vous tourne sous les pieds; vlan, un plongeon! Le plus simple serait de porter des bottes en caoutchouc, mais pensez donc: les traîner tout le jour à travers les rues de Dawson par une chaleur de 30° centigrades! Non, ce n'est pas à conseiller.
La rivière baisse constamment; son lit est à découvert sur une largeur de quelques dizaines de mètres jusqu'au pied de la berge, haute de 3 mètres, que longe la rue principale. Au delà de la rue et à quelque distance en arrière s'élèvent les habitations des officiers et employés du gouvernement; un peu plus haut à droite, les casernes entourées d'une palissade; à gauche, un ruisseau, venant des collines à l'est de la ville, s'est creusé un lit profond de quelques mètres et passe sous le pont de la chaussée. Sur une certaine distance, les cabanes et huttes en bois ne la franchissent pas, mais ensuite les deux côtés de la rue sont garnis d'une rangée ininterrompue de constructions et de tentes sur une longueur d'un kilomètre.
C'est là la grande artère commerciale de Dawson, avec ses «salons», ses bars, ses hôtels, ses restaurants, ses magasins; c'est là que se promène l'oisive lassitude de centaines, de milliers d'êtres qui, après avoir surmonté bien des fatigues, bravé bien des dangers, lutté contre les éléments hostiles, pendant des mois, se trouvent brusquement jetés sur cette plage et ne savent que faire d'eux-mêmes. Tout à coup leurs yeux se sont dessillés, leurs illusions se sont évanouies, la réalité implacable s'est montrée sans fard, et les malheureux se demandent: Que suis-je donc venu faire ici? Tel docteur a abandonné sa clientèle, tel professeur son école, tel épicier sa boutique, et ici il n'y pas grand'chose à faire dans ces professions-là ou d'autres similaires. Le champ est au mineur, au prospecteur; mais à peine y en a-t-il un sur cent autres de différents métiers.