Ils comprennent maintenant les objections que leur raison leur avait faites avant de partir, et qui étaient tombées devant l'espoir de devenir riches en trouvant un placer merveilleux; ils savent que l'or ne se découvre pas aisément, que les criques aurifères sont toutes occupées, jalonnées, et que pour en trouver d'autres il faut savoir prospecter et aller très loin. Ils ont la ressource, il est vrai, de trouver du travail comme manœuvres sur les placers, mais ils n'ont jamais fait de travaux rudes, et de plus les salaires sont tombés de façon à ne donner qu'un gagne-pain à peine suffisant dans ce pays de cherté exorbitante; d'ailleurs les travaux ne commencent qu'en octobre, et d'ici là il faut vivre.

UNE RUE DE DAWSON.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

EMPLACEMENT DE LA VILLE DE DAWSON EN 1897.

Sans doute, la plupart ont quelque argent, et tous un approvisionnement suffisant pour les entretenir quelques mois au moins; mais la nourriture n'est pas tout, l'hiver sera tôt venu, et il faut des vêtements de laine très épais ou des fourrures, des chaussures, des quantités de bas, puisqu'on en porte trois ou quatre paires à la fois et sans se plaindre. Et puis, en supposant qu'ils puissent passer l'hiver sans trop d'incomfort, le printemps ou plutôt l'été, car les saisons moyennes n'existent pas là-haut, les retrouvera dans des conditions semblables ou pires, car alors les ressources seront épuisées et le problème restera non résolu. C'est, sans doute, livrés à ces réflexions amères que les malheureux arpentent l'unique rue plusieurs fois par jour, entre les repas, et le soir, lassés, rentrent à bord, sous la tente, pour recommencer le matin suivant cette marche sans but, cet exercice sans objet. Des milliers y ont passé et, heureusement pour eux et pour tout le monde, ils ont eu la sagesse de vendre aussitôt que possible la majeure partie de leur pacotille ou même le tout et de descendre le fleuve dans leur bateau ou par le vapeur. La nostalgie aussi les a saisis, et subitement ils ont voulu revoir leur home. Rien n'a pu les retenir; une sorte de panique a couru dans les rangs de cette grande armée des chercheurs d'or; ils ont crié «Sauve qui peut», et à certains jours la flottille, qui se hâtait de fuir rappelait par le nombre celle qui envahissait le lac Marsh quelques semaines auparavant.

Mais suivons la foule, et quelle foule! De suite vous distinguez le Chi-Cha-Ko du vétéran ou pionnier du Yukon, comme il s'appelle lui-même; le premier a gardé une certaine tenue, ses vêtements conservent une sorte de décence et son air est timide, presque embarrassé. Il avance prudemment et les yeux baissés, comme s'il cherchait à découvrir des pépites parmi les galets et le sable. Comme sa promenade est fantaisiste, il s'arrête, il se tourne indécis, regardant sans voir, écoutant sans entendre; ses pensées sont là-bas.

Le pionnier, au contraire, s'en va crânement, toujours pressé, toujours actif, toujours alerte; de ses habits il n'a souci; il est souvent en haillons pendants, sales, graisseux; ses bottes sont éculées, son chapeau est informe; toutefois il le porte d'un air conquérant, s'ingénie à lui donner l'apparence d'un bicorne, d'un tricorne ou d'une corne quelconque, ce qui a l'air essentiellement militaire. En passant, il jette un coup d'œil dédaigneux sur le tenderfoot (pied tendre, novice), qu'il reconnaît de suite à sa barbe bien peignée, lui qui, par genre, porte dans la sienne un petit monde de débris qu'il serait intéressant d'analyser, si l'on en avait le temps. Sa peau est celle d'un Indien, tant pour la teinte que pour le tissu; on ne peut mieux la comparer qu'au cuir d'alligator dont on fait ces sacs de voyage si en vogue aux États-Unis. Son regard est perçant, porte droit et ne cherche pas les pépites là où elles ne se trouvent pas. Sa poignée de main est cordiale, peut-être un peu trop expressive à votre gré. Tout en causant, il roule une chique entre ses dents et salive abondamment.

MINEURS À DAWSON.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.