Foule bigarrée, ondoyante et diverse, vétérans du Yukon et Chi-Cha-Kos, soldats de la police montée en uniforme rouge ou chocolat, femmes et filles des chercheurs d'or en bloomers ou en jupon court et en bottes, et aussi femmes fardées, de ces painted women dont parle Macaulay. Leur caractère n'est pas toujours des plus aimables, s'il faut en croire la chronique; en effet, nous lisons aux dernières nouvelles de Dawson qu'un incendie considérable y a réduit en cendres une quarantaine de bâtiments du Front Street, le 14 octobre au matin, et que la cause du sinistre a été qu'une certaine Miss Belle M. de l'Arbre Vert, s'étant prise de querelle avec une amie, lui avait, en guise d'argument, lancé à la tête une lampe allumée.

En sous-ordre une armée de chiens de tout poil, de toute lignée, de toute gueule, depuis l'aboiement sonore du terre-neuve jusqu'au glapissement plaintif du malamouse ou du huskie, mi-chien, mi-loup. Le milieu de l'avenue leur est laissé, ainsi qu'aux rares chevaux et mules qui trouvent maintes occasions de se rafraîchir les entrailles en traversant les nombreuses fondrières. Il y a quelques camions à deux chevaux pour le transport urbain des marchandises; on loue leurs services et ceux du charretier à raison de 50 francs l'heure, soit un peu plus de 80 centimes la minute; aussi les minutes sont-elles comptées. Avez-vous, par exemple, à déménager de votre bateau dans une chambre ou une tente en ville? L'homme et son attelage arrivent, il tire sa montre, vous tirez la vôtre, et gravement vous fixez la minute à la seconde près, et puis en avant! Avec une rapidité vertigineuse vous empoignez les sacs, les caisses, les ballots, et les empilez sans merci et sans ordre sur la plate-forme du fourgon, et l'on part au trot, voire au galop. À destination la pile de colis est démolie avec la même célérité frénétique, et le dernier n'a pas mordu la poussière que, haletant, la sueur coulant à flots, l'œil farouche, vous tirez votre montre de votre poche, puis vous arrêtez et soldez le compte sans perdre une seconde. Pensez donc, 80 centimes la minute!

En juin et juillet, le soleil se lève à 1 h. 30 du matin et se couche à 10 h. 30, et l'entre-deux est parfaitement clair, au point qu'on photographie à minuit aussi bien qu'à midi, une sorte d'aube légèrement colorée d'orange ne cessant pas de faire pour ainsi dire trait d'union d'un soleil à l'autre. Aussi en profite-t-on pour traiter les affaires et entreprendre des courses; les moustiques, maringouins, moucherons et pestes de même acabit dorment alors, ou du moins font semblant et sont moins agressifs qu'en plein jour, et c'est un répit qui n'est pas à dédaigner, car l'obsession de ces insectes est si grande que l'on doit se préserver la figure et le cou avec une pièce de mousseline insérée dans le couvre-chef, et les mains avec des gants. On peut aussi s'enfumer au moyen d'un feu d'une mousse humide entassée dans une poêle à frire dont on tient le manche, tout en causant affaires.

XII

L'été à Dawson.—Le bureau des postes assiégé.—Les jeux.—Les salles de danse.—Les mineurs.—La police.—Les églises et les hôpitaux.—Les banques et les journaux.

PRÈS DE DAWSON.—DESSIN DE TAYLOR, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

En été, c'est-à-dire de juin à septembre, les environs de Dawson sont charmants, le climat est délicieux: tout est vert et frais, les collines sont revêtues de bouleaux et de peupliers pas très hauts, c'est vrai, mais serrés, touffus et couronnés de feuillage de l'émeraude le plus tendre; mille fleurs à couleurs gaies teintent les clairières en violet, pourpre et lilas. Le ciel est d'un azur léger et presque toujours clair, des nuées diaphanes le voilent à peine et quelquefois se résolvent en petites pluies de peu de durée. Parfois aussi un orage s'annonce, les nuages deviennent opaques, l'éclair zigzague, le tonnerre gronde, il tombe une forte averse ou il grêle, et deux heures plus tard le ciel a revêtu de nouveau sa tunique bleu pâle. Toutefois l'atmosphère, bien que claire, n'a pas la hauteur ni la transparence lumineuse des climats plus chauds; elle semble flotter à petite distance au-dessus des collines et donne une impression d'affaissement plutôt que d'exaltation.

Le Yukon a un courant rapide et mêle ses eaux bourbeuses à celles très claires du Klondyke, qui sur une distance assez grande accaparent, immaculées, près de la moitié du lit du fleuve, offrant l'étrange spectacle d'un cours d'eau mi-partie bleuâtre, mi-partie jaunâtre; et ce qui est non moins étrange, c'est que la partie claire est contaminée, tandis que la trouble est saine. Ce phénomène s'explique aisément par le fait que la ville flottante est ancrée sur la rive droite où arrive le Klondyke, et que ses immondices sont simplement jetés par dessus bord. Au contraire, l'autre rive baignée par le Yukon est sans habitation aucune, sauf à un kilomètre plus bas, et par conséquent l'eau en est plus pure, quoique chargée de matières terreuses qui lui donnent une teinte sale.

Le fleuve est sillonné de canots faisant la pêche ou allant puiser de l'eau potable au milieu du courant, et de radeaux immenses faits de troncs d'arbres, coupés sur les nombreuses îles en amont et liés ensemble.