Alexandre Mac Donald vint au Klondyke il y a quelques années et y prospecta tout d'abord de place en place sans grand succès. Il avait plus d'une fois fait fortune dans les mines du Colorado et de la Colombie Britannique, mais il avait tout perdu. Il se trouvait dans le pays, il y a deux ans, quand la nouvelle de la découverte de l'or se répandit, et il fut un des premiers à juger de la valeur extraordinaire des placers. Il piqueta aussitôt des claims sur les creeks et, par de judicieuses acquisitions, il augmenta tellement la valeur de ses possessions qu'aujourd'hui on ne le désigne pas autrement que du nom de «roi du Klondyke». C'est un Écossais ayant plus de six pieds de haut, de forte taille, épais, dont la figure respire à la fois l'honnêteté et la bonhomie. Il possède quelques-uns des plus riches claims de l'Eldorado et du Bonanza et plusieurs autres de grande valeur sur d'autres creeks. Joe Ladue est Canadien d'origine, mais il s'en alla très jeune dans l'état de New-York, où il travailla comme garçon de ferme pendant plusieurs années. Les nouveaux territoires du Nord-Ouest l'attirèrent instinctivement, et en 1882 il arriva au Yukon; il y trafiqua et devint un des membres de la maison Harper, Mac Question et Cie. Il y a trois ans, il établit une scierie au poste de Sixty Mile, puis en 1897, lors de l'excitation générale causée par les nouvelles découvertes, il devina l'importance, en quelque sorte stratégique, du confluent du Klondyke et du Yukon, et il s'empressa de demander le terrain en question pour y établir une ville. On lui concéda le territoire. C'est ainsi que Dawson prit naissance; en outre Ladue a des intérêts considérables dans un bon nombre de claims; c'est un homme d'une quarantaine d'années, comme Mac Donald; il est de taille moyenne, d'une santé très précaire. Bob Henderson, Carmak, Hunker sont aussi des personnages fameux qui, tous, sont venus au Yukon, il y a longtemps, et ont profité de la découverte de l'or. Dans quelles proportions sont-ils riches? Nul ne saurait le dire. Ont-ils un, deux, trois, cinq, dix millions? Peut-être. Ont-ils moins? Peut-être aussi. Leur fortune est en claims. Or que valent ces claims? C'est ce qu'il est impossible de préciser. L'un de ces richards du Klondyke, Mac Donald, est venu en Angleterre il y a quelques mois pour négocier ses claims. Il en demandait 600 000 livres, soit 15 millions de francs. Il n'a pas pu les placer.

Il y a aussi les nouveaux venus, dont l'histoire n'est pas non plus banale. Voici, par exemple, Frank Phiscator; il est arrivé en 1895, à moitié mort de faim, venant de Baroda, localité du Michigan. Tout l'été il avait couru, cherché, creusé et lavé sans rien trouver: ses membres n'étaient plus qu'une plaie, tant il avait arpenté le pays en tous sens; il était si las, si découragé qu'il se laissa un jour tomber sur les bords du Dosulphuron Creek pensant y mourir. La glace insensibilisait peu à peu ses pauvres jambes malades, tandis que les moustiques bourdonnaient autour de ses paupières à demi fermées sous un soleil aussi brûlant qu'un cautère. Et comme il les entr'ouvrait, il aperçut quelque chose qui brillait à travers le cristal du ruisseau. C'était de l'or! Quel ravissement ce fut pour lui de plonger ses mains dans l'eau pour saisir cet or, pour le respirer, pour l'adorer.

Anderson, parti la même année de San Francisco, avait laissé à sa femme de quoi vivre douze mois, lui promettant et se promettant bien d'être de retour avant ce délai, muni d'une sacoche lourdement bourrée de pépites. Dix-huit mois s'écoulèrent sans que le voyageur donnât de ses nouvelles. Sa femme était réduite à la misère. Trop fière pour mendier, la pauvre abandonnée songeait au suicide. Soudain, le Portland est signalé revenant des pays mystérieux. Elle accourt sur le port, et quand elle voit son mari descendre du paquebot avec ses sacs de pépites, elle roule à terre inanimée.

Bien des femmes ont accompagné leur mari dans l'Eldorado: la première qui ait eu le courage d'escalader les glaciers du Chilkoot est Mme Berry, femme d'un jeune fermier de Californie. À sa suite d'autres vinrent, tentées par la fortune; mais ce qu'il faut citer, c'est l'apparition de deux petites Sœurs de la Miséricorde, deux Canadiennes de Québec, c'est-à-dire deux Françaises, venues là, non pas attirées par l'appât de l'or, mais pour prier, pour guérir, pour sauver peut-être les victimes de la fièvre de l'or!

EMBOUCHURE D'UN CREEK.—DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

UN CLAIM L'HIVER AU KLONDYKE. DESSIN D'OULEVAY, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

Malgré les déconvenues dont nous avons parlé à diverses reprises, la valeur du Klondyke comme terrain aurifère est indiscutable. Voici ce qu'en dit le Dr Dawson, géologue distingué du Canada: «Parlant du caractère général de la contrée, je n'hésiterai pas à dire qu'elle est extrêmement riche en or. Elle est pareille à d'autres grands districts miniers, en ce que le métal alluvial lavé par les ruisseaux a le premier été découvert et recueilli. Mais les montagnes d'où ces cours d'eau descendent doivent également être riches en or. Là, un jour, les grandes veines et filons de quartz aurifère seront découverts et travaillés, tandis que les pilons et le matériel de machines seront répartis à profusion dans les montagnes. Mais ce quartz est encore à découvrir.

«Le Yukon n'est pas une si mauvaise contrée que beaucoup se l'imaginent, excepté en hiver. Le climat est bon en été, quoique cette saison ne dure pas très longtemps. Le pays est beau et vert, et il fait bon y travailler. Mais les hivers sont longs et extrêmement froids. Cependant les conditions climatériques ne seront jamais assez rigoureuses pour empêcher le développement minier de cette région.