Donc, au revoir Dawson, et au printemps prochain, s'il plaît à Dieu! Peut-être te retrouverons-nous à la même place, mais cela n'est pas certain, car un incendie toujours à craindre peut te faire transporter tes pénates ailleurs, par exemple de l'autre côté du fleuve, où l'emplacement serait certainement plus salubre.
Déjà, du reste, le bruit a couru que, le 14 octobre dernier, la ville avait été réduite en cendres. Mais c'était un bruit exagéré; il n'y avait guère eu qu'une quarantaine de bâtiments détruits par le feu, ce qui avait occasionné une perte évaluée à 500 000 dollars.
Il y a quelques mois, une pompe à vapeur et une pompe à composition chimique (qui éteint instantanément un feu, même très violent), des dévidoirs et un char à échelles avaient été commandés par la North American Trading Co, sur les instances de quelques personnes qui avaient offert de fonder une compagnie de pompiers volontaires. Ces appareils arrivèrent à Dawson en août, mais pour un motif quelconque ils ne furent pas délivrés ni mis en état de fonctionner, de sorte que deux mois plus tard, lors du grand incendie, rien n'était prêt. Une demi-douzaine de citoyens ayant précédemment fait partie du corps des pompiers sur la côte du Pacifique s'offrirent pour prendre le commandement de la manœuvre et réussirent à faire fonctionner la pompe chimique et le char à échelles en peu de temps et avec de bons résultats.
Quant à la pompe à vapeur, il fallut d'abord la décrasser, du vernis et de la graisse s'étant introduits dans les portées. Finalement, après deux heures de ce nettoyage, elle fut en état de servir, et grâce à elle les ravages du feu furent circonscrits.
Plusieurs hommes furent blessés en combattant l'incendie, mais non grièvement; d'autres eurent les sourcils et la barbe brûlés, mais personne ne fut tué. La ville tout entière y eût passé sans l'intervention et l'énergique défense de plus de 2 000 hommes armés de couvertures mouillées, de seaux et de haches. On a dit qu'il n'y avait pas à Dawson assez de bois en planches ni de verre à vitres pour refaire le quartier brûlé, que les incendiés étaient en grande détresse et qu'ils devraient habiter sous la tente le reste de l'hiver.
Nous nous embarquons le 6 septembre à 4 heures de l'après-midi, sur le steamer Columbian, bateau neuf et bien aménagé. Ses dimensions sont moyennes: 40 mètres sur 8; sa machine est de la force de 400 chevaux. Officiellement il peut transporter 235 personnes. Il y en avait certainement quelques-unes de plus, mais on n'y regarde pas de si près, et la Compagnie entasse le plus possible de passagers sur ses bateaux. Les inspecteurs ne sont pas gênants dans le Yukon: ils n'existent pas. À 5 heures, le steamer fait rugir la sirène, et, au milieu des acclamations d'une foule considérable entassée sur le quai et la jetée, la roue à aubes fixée à l'arrière bat lentement l'eau du fleuve. Que d'yeux humides, que de mains agitant les mouchoirs, que de cœurs palpitants d'émotion! Pour quelques-uns c'est l'au revoir, pour beaucoup c'est l'adieu final.
CHARGEMENT DU BOIS SUR LES RIVES DU YUKON. DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.
Les îles boisées du Yukon, depuis Dawson jusqu'à la rivière Stewart, sont bordées d'interminables piles de bois en stères, appartenant pour la plupart à une association de spéculateurs qui ont obtenu du gouvernement le monopole du bois du Yukon, ou à des coupeurs de bois qui, en cédant la moitié du produit aux titulaires, ont obtenu le privilège d'exercer leur profession. En amont du confluent de la Stewart et surtout après Fort Selkirk, ces piles se rencontrent moins fréquemment et sont beaucoup moins grandes. Elles sont préparées par des particuliers qui les vendent aux steamers de passage et seulement dans des endroits où ceux-ci peuvent aborder facilement. Elles viennent même à manquer tout à fait par places, et alors, comme le vapeur doit renouveler sa provision de combustible (il n'y a pas de charbon pour les steamers) au moins une fois par jour, on atterrit à un point favorable, vingt ou trente volontaires s'arment de haches et de scies, et bientôt la forêt retentit du cri strident de la scie, de la cadence résonnante de la hache, du craquement formidable de l'arbre qui s'abat en brisant ses membres dans sa chute. On l'ébranche, on le tronçonne, pendant que d'autres hommes font la navette entre le bois et le bateau, portant les bûches sur leurs épaules. Ceux-ci, en retour de leur travail, sont nourris gratuitement à bord.
Les passagers, pour la plupart, sont heureux de retourner au pays. Quelques-uns ont fait une fortune raisonnable; d'autres, ayant perdu leurs illusions et leur argent, sont contents néanmoins d'aller reprendre dans leurs foyers l'occupation qu'ils avaient délaissée pour la recherche séduisante de l'or. Tous cependant, si vous les interrogez, vous diront qu'ils ont des claims à vendre, et semblent fonder sur leurs propriétés de grandes espérances, flairant sans doute en vous un acheteur possible.