Le texte original du Ku-zi ki a été perdu, dit-on[37], en l’an 645, dans l’incendie du palais de Sogano Yemisi. C’était une histoire écrite par le prince Syau-toku tai-si et par Sogano Mumako, sous le règne de l’impératrice Soui-kau, qui régnait de 595 à 628 de notre ère. L’ouvrage en dix volumes, qui existe aujourd’hui sous ce titre, est d’une authenticité douteuse[38], mais il est des lettrés qui pensent qu’on peut en tirer parti, parce que son auteur a dû profiter de documents qui n’ont pas été retrouvés après lui.

Le Ko-zi ki, composé en 712 par Futo-no Yasu-maro, d’après les données de Are, de Hiyeda, dont il a été question tout à l’heure, est écrit en caractères chinois, employés tantôt avec leur valeur idéographique, tantôt avec la valeur phonétique qu’on leur affecte dans le syllabaire dit Man-yô-kana.

Enfin le Ni-hon syo-ki, de même provenance que le Ko-zi ki, n’est autre chose que ce dernier ouvrage revu, un peu mieux coordonné et enrichi de quelques développements. Le prince Toneri Sin-wau, fils de Tem-bu, offrit le Ni-hon syo-ki à l’impératrice Gen-syau, le 5e mois de l’année 720. Dans ces ouvrages, les mikados ne sont point désignés sous le nom honorifique chinois qu’on leur attribue communément, mais bien sous leur nom purement japonais. Le premier empereur, par exemple, au lieu d’être appelé Zin-mou, est désigné sous le nom de Kami Yamato Iva-are hiko-no Sumera Mikoto; l’impératrice Di-tô, sous celui de Taka-Ama-no Hara-Hiro-no Hime.

Il n’entre pas dans mon dessein de vous mentionner ce que les Japonais nous racontent de leurs dynasties célestes et terrestres, qui précédèrent les «souverains humains» (nin-wau) dans le gouvernement du monde, c’est-à-dire de leur pays. Je me bornerai à vous rappeler en quelques mots les idées communément répandues parmi les sectaires de la religion sintauïste, au sujet de la création du monde, en attendant que nous possédions la traduction des monuments primitifs de l’histoire du Japon auxquels j’ai fait allusion tout à l’heure.

Les écrivains populaires ont imaginé plusieurs systèmes de cosmogonie qui ont obtenu plus ou moins de faveur parmi leurs compatriotes. La plupart d’entre eux s’accordent pour considérer le Nippon comme le berceau du genre humain. Voici, à cet égard, comment s’exprime un auteur indigène:

«Le Japon est le pays le plus élevé du monde: il en résulte naturellement que de là sont sortis tous les hommes qui ont peuplé la terre. En Chine, il y a eu un grand déluge, ainsi que les livres nous l’apprennent. Dans l’Occident, au dire des savants de cette région, il y a eu également un grand déluge. Au Japon seulement, il n’y a pas eu de déluge, parce que le Japon est beaucoup plus élevé que la Chine et l’Occident. C’est donc le Japon qui a dû fournir la population primitive des autres parties du monde.

«Mais on me dira: «S’il en est ainsi, les arts devraient être plus avancés au Japon que partout ailleurs, et cependant les arts sont plus avancés chez les Occidentaux. Comment cela se fait-il?»

—«Le fait est facile à expliquer: le Japon étant le pays le plus beau, le plus riche et le plus heureux du monde, il a toujours pu se suffire à lui-même et ne s’est pas vu dans l’obligation de demander quelque chose à l’étranger; tandis que les hommes partis du Japon se sont trouvés dans des pays mauvais, incapables de suffire à leurs besoins, et ont dû s’ingénier à découvrir des moyens de communication et d’échange. Voilà ce qui explique pourquoi l’astronomie (ten-bun) et la science de la navigation sont plus avancées en Occident qu’au Japon.»

Les différentes périodes de la création du monde nous sont exposées dans les termes suivants[39]:

«A l’origine, le Ciel et la Terre n’étaient pas encore séparés; le principe femelle (me) et le principe mâle (o) n’étaient pas divisés. Le chaos était comme un œuf [compacte[40] et renfermant des germes]. La partie éthéréenne [pure] et lumineuse s’évapora et forma le Ciel; la partie pesante et trouble se condensa et forma la Terre. L’évaporisation des parties subtiles et délicates s’opéra aisément; la congélation des parties lourdes et troubles s’opéra difficilement. C’est ce qui fait que le Ciel fut formé le premier, et que la Terre ne fut établie qu’après. Ensuite naquit au milieu d’eux un génie (Kami). Aussi l’on dit qu’à l’origine du dégagement du Ciel et de la Terre, les îles et les terres flottèrent sur l’eau comme des poissons. En ce moment, il naquit au milieu du Ciel et de la Terre une chose qui, par sa forme, ressemblait à un roseau (asi-gai), lequel se métamorphosa et devint le dieu appelé Kuni-no toko tati-no mikoto[41], également nommé Kuni-soko-tati-no mikoto[42]. Suivant une autre tradition, le roseau Asi-gai se serait transformé en un génie appelé Umasi Asi-gai hiko-ti-no mikoto, à la suite duquel serait venu Kouni-no toko-tati-no mikoto[43]. Une autre tradition enfin fait sortir du roseau le dieu Ama-no toko tati-no mikoto, auquel il donne pour successeur Oumasi Asi-gaï hiko-ti-no mikoto, et elle ne fait naître que plus tard Kouni-toko tati-no mikoto, produit par la métamorphose d’un corps gras qui flottait dans l’empyrée[44]