.....Facies non omnibus una,
Nec diversa tamen; qualem decet esse sororum.
Les affinités linguistiques sont naturellement moins faciles à reconnaître. Les vocabulaires de ces peuples n’offraient, aux yeux des philologues de la première moitié de ce siècle, que de rares homogénéités, et la tendance était de croire à un ensemble de familles de langues essentiellement différentes les unes des autres. Il faut dire que ce n’est guère que depuis une vingtaine d’années, que plusieurs des idiomes les plus importants de ce groupe ont été étudiés d’une façon approfondie. En outre, les formes archaïques du chinois, idiome considérable par son antiquité et par son développement, étaient à peu près complètement ignorées. Les caractères fondamentaux des mots chinois étaient peut-être plus difficiles à reconnaître que ceux des racines des autres langues, par suite de la forme monosyllabique et uniconsonnaire de ces mots. On comparait de la sorte gratuitement, avec le vocabulaire de toutes sortes d’idiomes de l’Asie Centrale, les monosyllabes des dialectes de Péking et de Nanking, qui sont ceux qui ont subi avec le temps les plus graves altérations. La reconstitution de la langue chinoise antique nous a signalé notamment l’existence ancienne de thèmes bilitères, c’est-à-dire de racines composées d’une voyelle intercalée entre deux consonnes, racines analogues aux racines primitives des langues sémitiques et des langues aryennes[6]. Ces thèmes bilitères ont été d’une valeur sans pareille pour arriver à des rapprochements d’une rigueur philologique incontestable: ils ont permis de constater des affinités certaines et jusqu’alors inaperçues entre les glossaires chinois, japonais, mandchou, mongol, etc.
Des affinités certaines, je le répète, ont été constatées par ce moyen; mais ces affinités sont encore insuffisantes pour donner lieu à de larges déductions. Des rapports de vocabulaires ont même été signalés entre des rameaux bien autrement éloignés. Le turc et le japonais, par exemple, possèdent des mots dont la ressemblance est certainement de nature à faire réfléchir les linguistes. Quelques rapprochements ont été tentés aussi avec le magyar, langue sœur du finnois et du turc, et le tibétain, langue apparentée au mongol, et dans une proportion non encore déterminée, au chinois[7]. Le coréen possède enfin des désinences de déclinaison et de conjugaison semblables à celles du japonais[8].
Mais ce qui est bien autrement important que ces assimilations sporadiques de mots et de vocables, c’est l’unité du système grammatical qui caractérise l’ensemble des langues du groupe sur lequel j’appelle, en ce moment, votre attention. Cette unité est telle, qu’une phrase turque, par exemple, peut généralement se traduire en japonais sans qu’un seul mot ou particule occupe, dans une de ces deux langues, une place différente de celle qu’il occupe dans l’autre. Et remarquez que la grammaire japonaise se distingue de la grammaire des langues aryennes et des langues sémitiques, par une syntaxe essentiellement originale. Dans cette langue, comme en mantchou, en tibétain et en turc, la construction phraséologique est rigoureusement inverse. En japonais, comme en turc, pour dire: «j’ai vu hier le gouverneur chassant sur les bords du Coïk avec ses chiens», on construira: hesterno-die Coici littore-suo-in, canibus-sui cum, Alepi præfectum-suum vidi;—en mandchou, comme en japonais, pour dire «habitant de la ville de Nazareth, dans la province de Galilée», on construira: Galileæ provinciæ Nazareth vocatam civitatem incolens; en tibétain, comme en japonais, pour dire: «As-tu vu ma (bien-aimée) appelée Yidp’ro?», on construira: mea Yidp’ro sic vocata te a prospecta fuitne?
Dans toutes ces langues, le qualificatif, quelqu’il soit, adjectif ou adverbe, précède le mot qualifié. Pour dire: «les hommes de la haute montagne, on construira, alti montis homines.—Le régime direct précède le verbe; pour dire: «il a vu la pierre dans la montagne,» on construira, montis interiore-in lapidem vidit.—Les particules de condition sont des postfixes; en d’autres termes, au lieu et place de nos prépositions, nous trouvons des postpositions.—Enfin, pour donner encore un exemple de similitude syntactique, je rappellerai la manière d’exprimer le comparatif par une simple règle de position, avec le concours de la postposition de l’ablatif, jointe à l’objet aux dépens duquel est faite la comparaison[9].
Quelques noms de peuples, compris dans les groupes que j’ai énumérés tout à l’heure, sollicitent également l’attention. La dénomination d’Ougriens, donnée aux peuples de l’Oural, vient de l’ostiak ôgor «haut»; elle pourrait bien être la même que celle de Mogol ou Mongol, bien que ce dernier nom soit expliqué comme signifiant «brave et fier»[10]. Le correspondant turc de ôgor est ioughor et ouighor, qui, à son tour, rappelle le nom des Ouigours. D’autre part, le nom de Vogoules et celui des Ungari ou Hongrois, ont été rattachés à cette même racine ostiake Ogor[11]. Enfin, on nous donne le nom de Moger, nom dont on ignore le sens[12], comme la plus ancienne appellation des Magyars ou Hongrois: ce nom renferme les trois consonnes radicales du mot Mogol, car on sait que l’l et l’r se permutent sans cesse dans les idiomes de l’Asie moyenne, idiomes qui ne possèdent quelquefois qu’une seule de ces deux articulations semi-voyellaires. Ces étymologies, que je vous donne pour ce qu’elles peuvent valoir, ne sont cependant pas plus impossibles que celle qui rapproche le nom Sames des Lapons, de celui des Finnois, dont le pays est appelé Suom-i.
Des affinités anthropologiques et linguistiques dont je viens de vous entretenir, que pouvons-nous déduire?—Non point encore une certitude au sujet de l’origine des Japonais et de leur parenté avec les nations de la terre ferme, mais du moins des arguments de nature à consolider une hypothèse, suivant laquelle les Japonais seraient une émigration du continent asiatique. Si cette hypothèse doit être un jour établie d’une manière rigoureusement scientifique, il est hors de doute que la date de cette migration sera reportée à une époque fort ancienne, et sans doute antérieure à la fondation des grands empires historiques de l’Asie Centrale et Orientale. Si, cependant, la critique historique admettait pour cette migration le siècle de l’arrivée au Japon de Zin-mou, premier mikado de cet archipel, c’est-à-dire le VIIe siècle avant notre ère, il ne faudrait pas trouver une objection contre cette doctrine dans le silence des historiens chinois au sujet de ce grand mouvement ethnique. L’avénement de Zin-mou et son établissement dans le palais de Kasiva-bara, 660 ans avant notre ère, sont antérieurs d’un siècle à la naissance de Confucius. Or l’histoire rapporte que c’est à ce célèbre moraliste que la Chine doit la possession de ses annales primitives, reconstituées par ses soins à l’aide des documents conservés dans les archives impériales des Tcheou. Si l’on étudie, d’une part, dans quelles conditions difficiles Confucius put réaliser cette œuvre gigantesque d’érudition, et, d’autre part, si l’on tient compte du parti pris par ce philosophe de ne livrer à la postérité que ce que l’histoire ancienne de son pays pouvait offrir de bons exemples à ses compatriotes pour les moraliser et leur faire accepter ses enseignements, on ne s’étonnera point qu’il ait négligé de recueillir les données qu’on pouvait avoir, à son époque, sur l’émigration de Zin-mou.
Dans l’hypothèse que nous examinons, cette émigration serait venue d’un grand foyer de civilisation anaryenne, car Zin-mou n’apparaît point au Nippon comme un chef de sauvages ou de barbares, mais bien comme le prince d’une nation polie et déjà avancée en civilisation. Ce foyer, où le trouver, si ce n’est en Chine? A moins que nous nous décidions à l’aller chercher chez ce peuple anaryen auquel M. Oppert attribue l’invention de l’écriture cunéiforme.
L’identité à peu près absolue du système de l’écriture cunéiforme anaryenne et du système de l’écriture japonaise viendrait, au besoin, à l’appui de cette audacieuse théorie. Il est, en effet, très singulier de trouver chez deux peuples étrangers l’un à l’autre une invention aussi compliquée, aussi originale que le système de l’écriture cunéiforme anaryenne et de l’écriture japonaise[13]. Des signes figuratifs, employés tantôt avec la valeur de l’objet qu’ils représentent, tantôt avec une valeur purement phonétique; des signes polyphones, c’est-à-dire susceptibles d’être lus de plusieurs manières différentes, suivant le contexte de la phrase; des mots écrits partie en caractères idéographiques, partie en caractères phonétiques; tant de procédés graphiques employés simultanément et dans les mêmes conditions chez deux peuples, ont à coup sûr quelque chose d’étonnant, d’énigmatique, qui provoque malgré soi dans l’esprit l’hypothèse d’une origine commune. Cette hypothèse, je vous conseille de ne l’accueillir qu’avec réserve, comme on doit accueillir une hypothèse non encore démontrée. Dans l’obscur dédale des origines ethniques, il faut envisager en même temps toutes les possibilités et se défier de toutes les vraisemblances.
Je me résume: les Japonais sont des étrangers dans l’archipel qu’ils habitent aujourd’hui. Leur provenance du continent asiatique est peu douteuse, mais la route de leurs migrations primitives, que divers ordres de faits font entrevoir sur la carte d’Asie, est encore environnée de ténèbres et de mystères. Ils ne sont point venus d’Océanie, comme l’ont supposé quelques ethnographes, encore moins d’Amérique: le sang mongolique coule dans leurs veines, l’esprit tartare a procédé à la formation de leur grammaire, et probablement aussi de leur vocabulaire. Leurs aptitudes civilisatrices, le caractère chercheur, inquiet de leur génie national, ne permet point de les croire Chinois d’origine, à moins que les effets du métissage aient produit en eux une prodigieuse transformation intellectuelle.