— Vous donnez vos attentions comme le facteur donne les lettres. Vous n’attendez même pas qu’on ait vu ce qu’il y a dedans. Vous n’avez pas le temps de penser, pas le temps de lire.

— Pardon ! je pense le soir avant de m’endormir, et je lis en voiture, quand je suis seule. Interrogez-moi sur le dernier numéro de la Revue des Deux-Mondes.

— Ah ! les Revues ! toutes vos pareilles s’en nourrissent. Elles ressemblent aux paniers que les voyageurs du rapide prennent au passage et qui contiennent un repas composé d’avance : un ou deux plats de résistance, une pincée de sel, quelques douceurs et une bouteille de bon ordinaire. On mange ce qu’on peut digérer, on laisse le reste, et on rend le panier au buffet suivant. Croyez-vous que ces gens-là ont mangé et que vous avez lu ?

— Eh ! mon cher, il faut bien vivre pendant qu’on est jeune !

— Vous appelez cela vivre ? Jolie vie où l’esprit manque du superflu, le cœur du nécessaire !

— Qu’est-ce que vous entendez par le nécessaire du cœur, Guy ?

— Comptez que je vais vous le dire ! Vous avez déjà regardé deux fois la pendule.

— Hélas ! ma couturière m’attend. Je n’ai pas une robe à mettre.

— Plût au ciel ! cela vous forcerait à rester chez vous.

— Voyons, Guy ! vous n’allez pas me défendre d’être bien mise ? Vous n’avez jamais critiqué mes toilettes.