Ainsi elle était elle-même orpheline et seule au monde, la petite amie de son enfance ! Mais elle allait être heureuse et riche ; elle allait commencer, au bras d’un homme qui l’aimait, une vie de luxe et de bonheur. Pendant ce temps-là, le premier qui lui eût donné sa tendresse, risquerait chaque jour son existence et lutterait contre la destinée, sans autre appui que son courage.

Rarement, dans toute sa carrière, l’amertume fut aussi près de déborder de son âme.

Assis dans ses vêtements souillés, la tête dans ses mains calleuses, il n’entendait plus ni le bruit de la vapeur qui chantait doucement dans la machine endormie, ni les plaintes des voyageurs inquiets de leur déjeuner, maugréant contre la compagnie, « où ces choses-là arrivent sans cesse ». Il se revoyait dans le grand salon de Vieuvicq, tel qu’il était le dernier soir où Jeanne et lui s’y étaient trouvés ensemble. Il lui semblait tenir la main de l’enfant dans les siennes. Il l’entendait encore dire :

— Quand nous serons grands, nous nous épouserons…

Dans le lointain, un homme agitait un drapeau.

— Allons ! en route ! cria le chef de train.

Guy s’éveilla, comme en sursaut, de ses rêves. La réalité l’attendait : la pelle, le ringard, la brosse à tubes, la burette d’huile chaude…

— Eh bien, mon fils, nous avons fait un somme ?

— Oui, dit le chauffeur en retroussant sa manche pour frotter, de son poignet très blanc, ses yeux que le sommeil, sans doute, avait mouillés.

V