Deux ans plus tard, le mécanicien Guy sortait de la petite chambre qu’il occupait rue de Jussieu et se rendait, en traversant le Jardin des Plantes, à la gare où l’appelait son service.
C’était un homme grand, à la taille mince et élégante, que l’on eût pris pour un Méridional, en voyant son visage maigre et bruni par le soleil, et surtout ses yeux, brillants de l’éclat particulier aux individus dont le métier est de voir de loin.
Il portait toute sa barbe, noire et déjà touffue. Ses cheveux étaient coupés en brosse ; ses mains, nerveuses et brunes comme celles d’un hidalgo, n’avaient rien perdu de leur finesse, mais leur blancheur, dont il tirait jadis quelque vanité, avait disparu pour revenir un jour, s’il plaisait à Dieu.
D’une propreté irréprochable, étonnante pour un homme dont la vie se passait entre la poussière du foyer et la vapeur grasse de la chaudière, Guy portait un pantalon et une jaquette de velours marron. Un large chapeau de paille brune ombrageait sa figure remarquablement régulière. Le ruban rouge, souvenir de la guerre, brillait sur sa poitrine.
Il avait une heure devant lui. Il marchait doucement sous les frais ombrages des vastes allées, aspirant voluptueusement les bouffées de sa cigarette, songeant qu’il ferait bien chaud, tout à l’heure, dans les tranchées de la rampe d’Étampes. Soudain il vit venir à sa rencontre un gros garçon de joviale apparence mis à la dernière mode… de Marseille. C’était un ancien camarade de « Pipo », sorti dans les Mines.
— Eh bien, Manet ! on ne reconnaît donc plus les anciens ?
Le personnage interpellé s’arrêta brusquement, et, dévisageant avec un sans-gêne parfait celui qui venait de prononcer son nom :
— Bagasse ! je vous reconnais… sans vous reconnaître, dit-il avec un fort accent de terroir. Un peu d’aide ne sera pas de trop.
— Comment ! tu as oublié Guy de Vieuvicq, ton voisin d’amphi ?
— Té, Vieuvicq ! pas possible ! J’aurais vécu huit jours dans la même chambre que toi sans te coter. Je t’ai laissé frais et rose comme une demoiselle ; je te retrouve tanné et barbu comme un brigand calabrais. Qu’es-tu devenu, depuis deux ans ? Moi, j’arrive d’Amérique, où je gratte un filon plus ou moins argentifère, pour le compte d’une compagnie. J’ai déjà demandé de tes nouvelles à plusieurs camarades. Mais tu as disparu. On te croit mort, mon bon.