— Toi, tu es toujours le même et mis comme un prince. Ton filon doit être sérieux. Quant à moi, devine mon histoire.

— Allons déjeuner, d’abord. Je viens d’assister, en flânant, au repas des animaux féroces et ce spectacle m’a creusé ! Trouve-t-on par ici des beefsteaks moins saignants, sinon moins durs ?

Quand ils furent assis, en face l’un de l’autre, à une table de buffet de la gare :

— Voyons, sérieusement, qu’est-ce que tu fais ? demanda Manet en vidant son premier verre de sauterne.

— Mon cher, tu as l’honneur de parler à un mécanicien de première classe de l’Orléans.

L’ingénieur de la compagnie argentifère fit un geste, tout en continuant à déguster par petites gorgées son faux lur-saluces.

— Tu as fait ce que j’ai été sur le point de faire, dit-il en reposant son verre. Mais le courage m’a manqué, et j’ai encore mieux aimé courir la chance de la fièvre jaune. S’expatrier, c’est dur ! mais ce que tu endures est encore pis, troun de l’air !

— A présent, ce n’est rien. Si tu m’avais connu apprenti !

— Je suppose que tu ne l’as pas été longtemps ?

— Eh ! mon cher, il faut un an pour être bon chauffeur, en admettant, bien entendu, qu’on ait des dispositions. Il paraît que j’en avais d’énormes. Maintenant, je suis un monsieur. Je ne touche plus au charbon, ni à la boîte à fumée, la fatale boîte à fumée qui fait de nous des nègres ! Je conduis les express, et si tu voyais ma machine ! Un bijou fin et brillant comme la montre d’une jolie femme. Tout à l’heure nous irons la visiter.