— Et cela t’amuse de conduire ces bêtes-là ?

— A dire vrai, je ne fais pas ce métier-là pour m’amuser. Mais c’est un sport comme un autre. On donne cent mille francs à un cheval qui met dix minutes pour faire le tour d’une piste. Moi, dans deux heures, je serai à Orléans.

— Chacun son goût. Moi, j’aime mieux le cheval. Au moins, celui-là est vivant.

— Vivant ! et tu crois que ma machine n’est pas vivante ! Viens avec moi, un jour ; tu comprendras le charme étrange qui vous pénètre et vous enfièvre à la pensée que l’on commande, avec deux doigts, à la plus grande force du monde. On tient la vie de trois cents personnes dans sa main, comme je tiens ce verre de cristal. On n’est plus un homme, on devient je ne sais quel démon investi d’un pouvoir surnaturel, ayant aux épaules des ailes qui font paraître lentes celles de l’oiseau. On franchit d’un bond une rivière ; on éventre une chaîne de montagnes et, lorsqu’en traversant, la nuit, quelque grande plaine endormie, on presse du doigt le sifflet de bronze, c’est comme si, d’une poitrine de monstre, s’échappait un hennissement formidable, dominant le bruit du tonnerre et réveillant toute une contrée.

— Allons ! tu es bien toujours celui qu’à l’école nous appelions « le poète ». Mais voyager avec toi ! Le ciel m’en préserve. Sur la locomotive qui me traîne, j’aime mieux un honnête ouvrier qui compte les kilomètres, guette les sémaphores et lorgne les aiguilles, qu’un fils des preux qui pense aux ailes des oiseaux et au ventre des montagnes.

— Tu as tort, mon cher. Il y a des préjugés fort agréables à trouver chez ceux à qui l’on confie sa peau. Les fils des preux, comme tu les appelles, sont remplis de ces préjugés-là.

— Bah ! la chevalerie n’a rien à voir avec une locomotive.

— C’est une grave erreur. La chevalerie — pour me servir de tes expressions — est bonne partout, notamment sur une locomotive. Il y a six mois, en sortant des tranchées de Brétigny, je me suis trouvé nez à nez avec un train de marchandises que le verglas avait mis en retard et qu’on avait oublié. Mon chauffeur, qui n’avait rien d’un preux, a sauté à bas du tender. Moi, j’ai trouvé que ces choses-là ne se font pas ; un vieux préjugé ! Je suis resté et j’ai pu éviter la capilotade en renversant ma vapeur. Si tu avais vu cela ! mes roues enlevaient des copeaux dans l’acier des rails comme si c’eût été du sapin de Norvège.

— Charmant métier ! Et tu en as encore pour longtemps ?

— Dans moins d’un an, je serai ingénieur au matériel. Mais je n’aurai pas perdu mon temps. D’abord, j’ai recueilli, sur le chauffage des machines, beaucoup d’observations dont je me servirai un jour. Ensuite j’étudie plus que tu ne penses. J’ai deux jours de liberté par semaine, et tu me croiras si je te dis que je ne les passe pas au cabaret.