L’étroite avenue était bordée de fossés — fossé veut dire mur de terre, en Bretagne, — hauts de deux mètres, et couronnés de châtaigniers dont les branches se rejoignaient, en voûte impénétrable au jour. Le soleil n’était pas couché depuis une heure, et, dans l’allée couverte, on ne distinguait plus les objets, sauf aux rares éclaircies des palissades derrière lesquelles se devinaient des formes confuses d’animaux au pâturage.
Le chronomètre à répétition de M. de la Hunaudaye, l’ingénieur en chef, sonna six heures et les trois quarts de la septième.
— A quelle heure sommes-nous annoncés chez notre hôte ? demanda l’autre voyageur.
— Chez du Falgouët ? A six heures et demie. On est toujours trompé avec ces satanés chemins. Nous aurons un dîner froid et ce sera dommage, car ils ont une cuisinière…!
— N’aurait-il pas mieux valu coucher à Plounévez que de déranger…
— Ah bien, on voit que vous n’êtes jamais allé au Gleisker ! C’est la maison du bon Dieu. D’ailleurs, du Falgouët est conseiller général, et, ma foi ! noblesse oblige. En outre, voilà quelque quarante-cinq ans que nous nous sommes flanqué nos premières taloches au petit séminaire de Tréguier. Enfin, pour finir par où j’aurais dû commencer, je dérangerais le diable plutôt que d’affronter la cuisine du Cheval-Blanc de Plounévez et ses lits à trois étages.
En ce moment, on entendit aboyer des chiens. Cinq minutes après, la voiture s’arrêtait devant la porte du Gleisker.
C’était une vaste maison carrée, à un étage, aux murs de granit bleuâtre, au toit gris d’ardoise. Elle formait le quatrième côté d’une grande cour défendue sur le devant par une grille de bois, peinte en blanc, élevée sur un soubassement de maçonnerie. A droite s’étendaient les écuries et les étables. En face les granges, les hangars, les celliers. Dans un coin, le vieux puits monumental en granit, avec ses manivelles brillantes. Non loin, le pressoir à cidre avec son manège et sa grande meule, encore toute noire de pépins et de jus.
Un chemin formé de dalles grossières coupait la cour en croix. Par les jours de pluie, surtout vers les semailles, quand on porte l’engrais aux champs, il n’eût pas fait bon s’écarter du pavé. Le conseiller général « faisait valoir » ; on s’en apercevait bien.
M. du Falgouët reçut ses hôtes comme s’ils eussent été, l’un et l’autre, des amis de vieille date. C’était un petit homme d’une soixantaine d’années, au teint chaud, au nez enluminé, dont l’extrémité, largement épanouie, se perdait dans une épaisse moustache grisonnante. Il était vêtu, de la tête aux pieds, d’une étoffe de laine grise, fabriquée dans le pays, et portait la chaussure solide du gentilhomme campagnard. Sa femme, comme lui petite, se rattrapait sur les autres dimensions. Avec son bonnet de dentelles blanches, sobrement orné de rubans, les rouleaux de cheveux gris qui encadraient ses joues rebondies, ses yeux restés très beaux et pleins de douceur, elle était de ces femmes dont l’évidente bonté attire à première vue.