— En ce cas, c’est ma pitié que je vous accorde. Quel peut donc bien être votre idéal ? La Bretagne ?

— Un autre, à ma place, se croirait obligé de répondre oui. Mais j’ai la banalité en horreur, et vous êtes comme moi, je gage. Mon idéal est un coin désert, bien loin d’ici, inconnu de tous et de vous surtout, madame.

— Qui sait ? j’ai tant voyagé.

— Ma pauvre chère maison n’est pas sur le chemin de ceux qui voyagent, Dieu merci ! Il faut un guide pour la découvrir et, pour l’aimer comme je l’aime, il faut y être né, y avoir été heureux et y avoir laissé les tombes des siens.

— Vos parents sont morts ? dit la jeune femme, en jetant sur Guy un regard triste.

— Oui. Tout est mort autour de moi, les personnes et les choses. Tout, excepté mes souvenirs. Mais vous, madame…

— Oh ! ne parlons pas de moi ; mais revenons à vos souvenirs. Savez-vous que je commence à vous estimer ? Ne pas oublier, c’est si rare !

Ici, leur conversation fut interrompue. La question brûlante, le chemin de fer, était venue sur le tapis. Le conseiller général et M. de la Hunaudaye avaient engagé la discussion à laquelle Guy ne put se dispenser de prendre part. Madame du Falgouët, résignée, surveillait mélancoliquement le défilé des chefs-d’œuvre méconnus de sa cuisinière. La jeune femme, sans perdre un mot, écoutait la conversation avec une attention surprenante chez une Parisienne aussi étrangère aux intérêts qu’aux modes de Plounévez.

Le dîner achevé, enfin, l’entretien fut forcément suspendu, et l’on passa au salon. Mais, comme on traversait le vestibule, la nièce des Falgouët arrêta Vieuvicq, dont elle avait pris le bras.

— Ma tante ne veut pas qu’on fume au salon, dit-elle. Allumez votre cigarette ici. D’ailleurs, en vous gardant prisonnier, j’empêche que la bataille ne recommence. Je n’aurais jamais pensé qu’on pût se passionner ainsi pour un chemin de fer.