— Eh ! madame, sans lui je ne serais pas ici, et je n’aurais pas eu l’honneur d’être votre voisin, tout à l’heure.

— C’est un honneur dont vous n’avez pas beaucoup profité.

— Plus que vous ne croyez, et surtout autrement.

— Comment cela ?

— Je veux dire qu’il y avait de longues, longues années que j’avais oublié ce que c’est qu’un repas de famille. Aussi, tout en parlant devis, fondations et marées, j’avoue que je pensais à autre chose.

— Vous n’en aviez pas l’air.

— Je pensais, poursuivit Vieuvicq, à un certain dîner, un des derniers moments heureux de ma vie au foyer paternel. Il y a, de ce souvenir, bien près de vingt ans. Je vois encore mon père et ma mère, assis en face l’un de l’autre, comme l’étaient, ce soir, M. et madame du Falgouët. Mais, en vérité, je ne sais où j’ai la tête…

— Continuez, fit la jeune femme d’une voix qui vibrait singulièrement.

— Ce soir-là, je souffrais beaucoup des yeux, ce qui m’arrivait quelque fois dans mon enfance, et je restais sans manger, assez maussade. A côté de moi, j’avais une petite fille de sept ans, une chère et douce petite amie que je n’ai pas remplacée depuis et ne remplacerai sans doute jamais. Elle, non plus, ne touchait pas à son assiette, et, quand je lui demandais : « Tu ne manges pas ? » elle me répondait : « Je mangerai si tu manges, vieux Guy. » Elle avait l’habitude de m’appeler ainsi parce que j’étais presque du double de son âge.

La voix de l’ingénieur tremblait beaucoup. Il s’arrêta, sous prétexte de rallumer sa cigarette éteinte. Sa compagne ne le quittait pas des yeux.