— Oh ! que si, cher oncle. Mais je suis diplomate. J’ai voulu savoir, avant tout, si mon vieux Guy, jadis si bon pour moi, avait changé.
— Eh bien, ma chère, après ce que j’ai vu tout à l’heure, je ne vous demande pas si l’examen a été favorable.
Madame du Falgouët, à son tour, fut mise au courant de l’événement de la soirée. Guy raconta son histoire, à commencer par la scène de la version. Tout le monde parlait, questionnait, poussait des exclamations, tout le monde excepté Jeanne, qui écoutait, très silencieuse.
A minuit, monsieur du Falgouët, d’autorité, leva la séance.
— C’est fort bien, dit-il ; mais je n’oublie pas mon chemin de fer. A sept heures, demain matin, nous partons pour aller voir l’emplacement du pont. Mesdames et messieurs, dites-vous bonsoir, et allons dormir.
— Je vous verrai encore demain soir, dit Vieuvicq en serrant la main de Jeanne. Je ne pourrai partir qu’après-demain.
— Fi ! le vilain qui parle déjà de partir ! Cher Guy, dormez bien. Pour demain, je vous promets une surprise.
IX
Certes, l’on aurait vainement parcouru les cinq départements de la Bretagne pour y trouver des matelas plus moelleux, des oreillers plus doucement parfumés de lavande que ceux du Gleisker. Cependant ils semblèrent à Guy de Vieuvicq plus durs que les tas de houille sur lesquels, jadis, il faisait de si bons sommes, durant les garages des trains de nuit. Il ne put fermer l’œil jusqu’au matin. Il venait de retrouver subitement, pour la quitter aussitôt, son existence des anciens jours, la vie qui aurait été la sienne si la main du sort ne l’avait jeté dans la voie plus rude de la pauvreté et du travail.
En revoyant Jeanne de Cormeuilles — car, dans sa pensée, il ne pouvait l’appeler autrement — il lui avait semblé que toutes les épreuves passées n’étaient qu’un songe. Avec son amie d’enfance, n’allait-il pas retrouver le toit paternel comme il était à l’époque heureuse où ils y jouaient ensemble ?