— L’eussiez-vous fait à ma place ? J’ai eu, pendant une seconde, la bouche ouverte et les bras étendus. Mais je n’ai pas voulu faire peur à cette femme… ou pitié. Elle était si élégante ! elle semblait si heureuse ! Non, je n’ai rien dit. J’ai bien regardé sa jolie taille, ses mains que j’avais tenues si souvent dans les miennes, et je suis remonté sur ma machine en pleurant comme…
— Comme vous pleurez maintenant, et comme je pleure moi-même, dit la jeune femme. Mais vous ne voyez donc rien ?
Les joues baignées de larmes, ne pouvant plus se contenir, elle secouait nerveusement les poignets du jeune homme et, d’une voix entrecoupée, elle répétait encore :
— Mais vous ne devinez donc pas ?
Maintenant, il devinait. Éperdu, pâle d’émotion, les yeux dilatés par un étonnement immense, il la dévorait du regard, comme s’il voulait se dédommager de ces années si longues pendant lesquelles il ne l’avait pas vue.
Il gardait le silence et semblait aussi calme qu’elle paraissait agitée. Mais son visage parlait pour lui et parlait trop, à son gré ; car il se courba lentement, appuya son front sur les deux mains de Jeanne et l’y laissa quelques secondes.
Au même instant, la porte du salon s’ouvrit pour donner passage à M. de la Hunaudaye qui, fatigué de la journée, gagnait sa chambre, escorté de son ami.
En voyant le délégué du ministère des travaux publics en train de couvrir de baisers les mains de sa nièce, M. du Falgouët éprouva une stupéfaction dont le comique ne peut se décrire. Pour le coup, Jeanne se mit à sourire, et, prenant le bras de son ami d’enfance :
— Mon bon oncle, dit-elle, je vous présente Guy de Vieuvicq, avec qui j’ai joué toute petite. Vous avez bien des fois entendu ma pauvre mère parler de la sienne, qu’elle aimait tendrement.
— La comtesse de Vieuvicq ! je crois bien. Comment ! vous êtes son fils ? Pardonnez-moi d’avoir été si distrait en entendant votre nom. D’ailleurs, ma nièce, vous n’avez pas eu l’oreille plus fine que moi.