— Mais enfin, Guy, vous ne traverserez pas l’existence tout seul ?
— J’ai peur que si, du moins ; ma solitude sera longue encore. J’ai donné un seul but à ma vie : Vieuvicq. Si, quelque jour, je puis en rouvrir les portes à force de travail, je songerai peut-être à faire pousser de jeunes branches au vieux tronc. Mais qui peut dire si, alors, l’hiver n’en aura point, pour jamais, glacé la sève ? A la garde de Dieu ! Si telle est sa volonté, savez-vous ce qui me consolerait, Jeanne ? Ce serait de laisser, après moi, un de vos fils dans la chère maison. J’y ai beaucoup songé depuis hier soir.
Il fut étonné de voir qu’elle ne semblait pas l’écouter, très occupée, en apparence à croiser une formidable ornière.
— Il faudra du temps, beaucoup de temps, continua-t-il. Nos deux têtes seront peut-être blanches alors, mais quel jour que celui où vous rentrerez à Vieuvicq, chez moi, chez votre fils, chez vous !
— Guy, dit la jeune femme dont les joues étaient devenues plus roses, — les cahots de l’ornière, sans doute, — vous parlez de vous depuis une heure. Si vous vous donniez la peine de parler un peu de moi ? Vos projets pèchent par la base. Je n’ai pas de fils. Six mois après mon mariage, j’étais veuve.
Alors, très simplement, elle raconta son union avec un homme qui l’avait adorée. Le soir même, ils étaient partis pour l’Italie. A la fin du printemps, elle était revenue en France, traînant avec elle un mourant. La fièvre de Rome avait, en quelques semaines, dévoré cette jeune existence.
Depuis lors, elle vivait avec sa belle-mère, une sainte femme, et surtout une bonne femme. Isolées l’une et l’autre, elles avaient réuni leurs solitudes et leur existence se passait heureuse. Paris les gardait tout l’hiver, Cormeuilles tout l’été. Quelques courts voyages, un mois d’automne au Gleisker, chez son oncle, telles étaient les seules vacances de Jeanne, comme elle disait.
Guy l’avait laissée parler sans l’interrompre. Peut-être n’écouta-t-il pas beaucoup la seconde partie du récit. Heureusement, il fut dispensé de répondre ; car, aux derniers mots, ils atteignirent le bord du fleuve. Déjà un groupe d’intéressés et d’oisifs y attendait la commission.
D’abord il fallut étudier le terrain, sonder le sol, prendre des repères. Jeanne, qui était de celles que tout amuse, trottait à la suite de Guy, entre les touffes d’ajoncs encore encuivrées des dernières fleurs, ou sur le sable fin de la rive que le jusant découvrait. Comme une enfant gâtée, elle touchait à tous les instruments, se plaisant à dévier, avec une pointe de fer, l’aiguille des boussoles et riant beaucoup de voir, dans la lunette du niveau, l’image renversée de son oncle qui semblait marcher les pieds en l’air, comme une énorme mouche collée au plafond.
Parfois Guy s’arrêtait dans un calcul, tout heureux de la sentir, pour un instant, mêlée à sa vie.