Son cœur battait d’une émotion heureuse lorsqu’il arriva rue de Varenne. Jeanne était revenue la veille et, sans doute, l’attendait ; car, après avoir donné son nom, Vieuvicq fut conduit immédiatement dans le petit salon de la jeune femme.

En l’attendant, il s’assit sur un large pouf placé en face de la cheminée encore drapée de ses amples rideaux de peluche, car la saison était restée douce. Devant la fenêtre, une table grande comme le bureau d’un ministre était chargée de photographies, de bibelots, de papiers, de livres. Il restait juste de quoi y placer un pupitre où cinq ou six lettres fermées attendaient l’heure de la poste. Un des coins de la pièce était occupé par un divan circulaire ; l’autre disparaissait derrière un paravent japonais, que surmontait le feuillage varié d’une forêt tropicale en miniature. Non loin, sur un trapèze proportionné à sa taille, un ouistiti rongeait mélancoliquement une banane.

Aux murs, quelques aquarelles signées de noms en vogue, deux ou trois gravures anciennes de prix, des dessins de chevaux. Sur les rayons d’une bibliothèque tournante, des volumes à la sobre reliure d’amateur : Montaigne, l’abbé Prévost, Molière, saint François de Sales.

Çà et là, dans un désordre probablement voulu, des cartouches Lefaucheux, une cravache, un étui à cigarettes, un podomètre, quelques bijoux, de ceux qui servent habituellement ; des cartes de courses ou de concours, des bons de la Société de Saint-Vincent de Paul, des échantillons multicolores de velours et de soie.

En somme, un mélange de choses absolument hétéroclites, mais rien qui dénotât l’existence molle de la jolie femme qui s’ennuie et compte, pour se distraire, sur la Providence et sur les amoureux.

Absorbé jusqu’ici par des travaux qui prenaient toutes ses heures, Guy n’avait jamais mis le pied dans un intérieur de ce genre. Et, comme ce réduit était le nid habité par Jeanne, tout lui semblait encore plus charmant, poétique, supérieur à tout ce qu’il avait jamais rêvé. Ah ! comme on devait être bien dans ce large fauteuil, en face d’elle, pour les longues causeries intimes ! comme les heures devaient passer, calmes et délicieuses, dans cette pièce tranquille, réjouie, d’un luxe discret, où les bruits de la rue parvenaient à peine !

Soudain, une porte s’ouvrit dans la pièce voisine et une voix connue se fit entendre :

— Voyons, Juliette, vite d’autres gants, ceux-là se décousent. Vous n’y faites jamais attention. Avez-vous sonné pour la voiture ? N’oubliez pas les lettres pour la poste et, si l’on vient de chez Félix, dites qu’on m’attende. Il sera probablement tard, mais tant pis ! Maintenant, faites prévenir ma belle-mère que nous sortons et tenez ma toilette préparée pour sept heures. Je serai très pressée.

Tout cela fut débité avec une rapidité vertigineuse. Guy ne put s’empêcher de se dire que mademoiselle Juliette devait être une personne bien douée pour s’y reconnaître. Comme il faisait cette réflexion, la portière fut écartée vivement et Jeanne entra, au milieu du froufrou de sa toilette de satin noir, et du cliquetis des pendeloques de jais dont elle était couverte.

— Bonjour, Guy, dit-elle en s’avançant la main tendue. Voilà un homme exact ! J’arrive hier et je vous vois ce matin ; c’est bien, cela. N’est-ce pas que j’ai engraissé en Bretagne ? Je suis navrée, mais on mange tant chez ma tante ! Cher ami, je ne m’assieds pas ; car, vous voyez, je vais sortir. Allons ! ne prenez pas cet air désolé. Je vous emmène ou, plutôt, nous vous emmenons ; car ma belle-mère vient avec nous. Elle ne me quitte jamais ; nous nous adorons. C’est drôle, n’est-ce pas ? Mais c’est une excellente femme, et si commode pour moi ! Ah ! la voici. Soyons sérieux pour la présentation.