— D’ailleurs, dit le personnage, vous êtes un homme d’avenir. Est-ce mon prédécesseur qui vous a décoré ?

— Oh ! monsieur le ministre, ici on décore les gens qui bâtissent des ponts. Moi, j’ai eu la croix pour en avoir démoli un.

Depuis son retour de Bretagne, Guy, avec l’énergie froide qui était dans sa nature, avait consacré au travail toutes ses journées et une partie de ses nuits. Mais il n’avait point oublié Jeanne et souvent, courbé sur ses plans, il s’abîmait dans ses souvenirs, les yeux fixés sur un trait rouge, marquant le chemin qu’ils avaient suivi ensemble, un certain jour.

Sorti du cabinet du ministre, déchargé de sa tâche, il ne pensait déjà plus, en mettant le pied sur le boulevard Saint-Germain, à son pont, à ses fastidieux calculs, ni même aux éloges qu’il venait d’entendre. Maintenant il s’appartenait, c’est-à-dire qu’il appartenait à Jeanne. Il allait la voir !

Il songeait à l’accueil qu’il allait trouver, et se répétait à lui-même toutes les paroles si pleines d’une franche amitié qu’il avait entendues, pendant leurs causeries intimes du Gleisker. Elle lui avait promis d’être toujours son amie, de l’encourager dans sa vie pénible. Elle lui avait dit qu’elle l’admirait !

Hélas ! ce qu’il aurait voulu d’elle, ce n’était ni son admiration, ni son amitié même. Ce qu’il aurait voulu !… Mais depuis longtemps il était habitué à contempler face à face la réalité sévère. Il était pauvre et condamné au travail. Hors de là, tout n’était que roman, chimère, illusion. Entre lui et cette jeune veuve millionnaire, il y avait un abîme sur lequel toute sa science était impuissante à jeter un pont : l’abîme de son orgueil de gentilhomme.

Non ! jamais cette femme ne serait à lui, jamais ! quand même il devrait mourir d’amour.

— Bah ! se dit-il, on ne meurt pas d’amour quand on travaille huit heures par jour. Au lieu de mourir, on oublie !

D’ailleurs, n’était-ce point déjà un grand bonheur de ne plus se sentir seul, perdu dans ce désert de Paris ? Il savait maintenant où trouver, quand il le voudrait, une amie prête à l’entendre. Que de choses il avait à dire, sans compter ce qu’il ne dirait jamais !

Pauvre Guy ! il ignorait la différence qui sépare l’existence reposée, tranquille, un peu vide d’une jeune mondaine transplantée aux champs, et la vie fièvreuse que Paris lui impose. Il n’avait jamais vu de près ces charmantes essoufflées qui veulent trouver du temps pour tout et n’en conservent pour rien, ni pour la famille, ni pour elles-mêmes, ni pour l’amitié, ni, souvent, pour l’amour. Car, dans le nombre des vertueuses, combien le sont tout simplement faute de loisir pour ne pas l’être !