Guy salua sans répondre, regardant avec curiosité cet infatigable parleur qui en savait autant que lui sur sa propre généalogie.

Mais, déjà, l’émule de d’Hozier, incapable de s’intéresser longtemps à autre chose que lui-même, causait avec le comte de Javerlhac, qui prenait un malin plaisir à lui faire réciter une seconde fois l’emploi de sa semaine.

Javerlhac était l’homme du cercle, de même que Rochetorte était l’homme du monde. Aussi, entre ces deux contemporains, il régnait une hostilité sourde, comparable à celle qui divisait, au siècle dernier, la noblesse de robe et la noblesse d’épée.

Ni l’ancienneté du nom, ni l’esprit, ni la réputation ne comptaient pour rien aux yeux de Javerlhac si l’être orné de ces dons ne les couronnait, pour ainsi dire, par sa qualité de membre du cercle de la rue Royale. Il considérait ce club à la fois comme sa patrie, comme son royaume et comme sa maison. Veuf depuis longtemps, il s’était créé là un intérieur selon ses goûts. Il y mangeait, il y recevait ses amis, il s’y faisait raser, coiffer, habiller, et, s’il ne pouvait y dormir autrement que dans un fauteuil du salon de lecture, il avait remédié à cet inconvénient en se logeant dans la maison voisine, qui communiquait directement avec les appartements du cercle.

D’un esprit vif et très mordant, Javerlhac comptait parmi les grands souvenirs de sa vie celui d’une soirée où deux des jolies actrices de Paris assistées d’un nombre égal de ses collègues avaient joué, dans une réception du cercle, un proverbe de sa façon. Depuis lors, les lauriers du marquis de Massa l’empêchaient de dormir, et il était secrètement tourmenté de l’idée d’être applaudi aux Français.

D’ailleurs, c’était l’homme de tout Paris le mieux au courant des histoires et des scandales du grand monde. Il connaissait plus d’aventures scabreuses que, jadis, M. de Sartine. Il n’y a pas au monde de cabinet de lieutenant de police où l’on chuchote la moitié des secrets qui se crient très haut dans le fumoir d’un cercle, de minuit à deux heures du matin.

— Et alors, dit Javerlhac, quand Rochetorte eut reproduit consciencieusement la nomenclature de ses dîners passés et futurs, vous connaissez ce monsieur ? De quel cercle est-il ?

— D’aucun, je pense ; mais il n’en dort pas plus mal et n’en porte pas moins un des vieux noms de France. Tout le monde connaît cette famille-là. Noblesse de croisades, et authentique, s’il vous plaît. Il pourrait vous dire le nom de baptême de tous ses auteurs jusqu’au compagnon de saint Louis. Seulement, pas un radis ! Son père menait grand train et s’est ruiné en donnant à manger et à boire à un tas de gens qui n’offriraient pas un verre d’eau au fils aujourd’hui. Le pauvre garçon doit posséder, en tout et pour tout, un château féodal quelque part, dans les montagnes de l’Est.

— C’est maigre !

— J’oubliais les cent francs de pension de sa croix, car il s’est battu comme un lion en soixante-dix.