— Bonsoir, chère madame. J’arrive bien tard, mais j’ai dîné chez la baronne Alphonse, et la rue Saint-Florentin n’est pas tout près d’ici. Hier, j’ai dîné chez les Bisac. Douze personnes seulement. Pas mangé une seule fois chez moi, de la semaine. Êtes-vous invitée dimanche chez la princesse de Sagan ? Non ? Oh ! c’est tout à fait en petit comité : la crème de la crème.

— Eh bien, vous êtes encore poli, vous, Rochetorte !

— Demain, continua le marquis tout plein de son sujet, je vais à l’Opéra dans la loge de madame de Bélorgelle. Depuis qu’elle a hérité de son oncle, la belle Sidonie est devenue tout à fait à la mode.

— Pas la crème de la crème, celle-là, pourtant. Ou du moins une crème un peu tournée, si ce qu’on raconte est vrai. Son héritage…

— Oh ! chère madame, vous savez que je ne suis pas une mauvaise langue. J’entends et je vois tant de choses, que je suis tenu au secret professionnel, comme un avocat. D’ailleurs, si l’on se mettait à éplucher !… Je vois d’ici quelqu’un qui pourrait bien ne pas y gagner beaucoup.

— Ah ! votre ennemie. Cette pauvre petite madame Hémery. On sait que vous ne pouvez pas la sentir. Tout cela parce qu’elle n’est pas du Faubourg ! Que voulez-vous ! son mari et le mien ne se quittaient pas, nous sommes devenues veuves presque ensemble…

— Espérons, pour vous, que là s’arrête la ressemblance. Mais, fit tout à coup Rochetorte avec un soubresaut, quel est ce monsieur ?

Jeanne fit un signe. Guy, dont les yeux ne la quittaient guère, s’approcha aussitôt.

— Je tiens beaucoup, lui dit-elle, à vous présenter au marquis de Rochetorte. Le comte de Vieuvicq, un vieil ami de ma famille.

— Ah ! vous êtes monsieur de Vieuvicq ? fit le vieux garçon en s’inclinant avec une considération marquée. Le dernier du nom, si je ne me trompe. Madame votre mère était une Paulan, des Paulan de Provence. J’ai eu l’honneur de la connaître jeune fille quand elle venait en Anjou, avec ses parents, chez nos voisins les Moracé, un vieux ménage, aujourd’hui disparu.