— J’espère, monsieur, continua le baron, que j’aurai le plaisir de vous recevoir chez moi. Je vis seul avec ma petite-fille, à qui je vous présenterai tout à l’heure. Mais vous ne viendrez pas à la maison pour vous amuser. Nous causerons de votre étude et, qui sait ? peut-être y a-t-il un parti sérieux à tirer de votre idée.
Au même instant, on annonça :
— Monsieur le marquis de Rochetorte.
Un homme ni grand ni petit, ni gras ni maigre entra lentement, ses yeux ronds braqués devant lui comme les canons de chasse d’une frégate armée en course. Il était impossible d’évaluer son âge. Il portait ses cheveux d’une nuance indécise, séparés sur le front ; ses favoris, soigneusement roulés au fer, encadraient un visage très rouge, témoignant de fréquents dîners en ville.
De vieille noblesse angevine, le marquis n’avait pas, depuis tantôt vingt-cinq ans, d’autre occupation que « d’aller dans le monde ». Aussi, à notre époque où les hommes n’y vont plus guère, les femmes l’appréciaient et le soignaient comme un oiseau rare. Ce n’était point qu’il fût amusant, loin de là. Mais il était correct ; on trouvait son bras quand on en avait besoin, sans avoir à craindre qu’il offrît autre chose. Il prenait son rôle trop au sérieux pour perdre le temps en fadaises. D’ailleurs, resté vieux garçon, il ne voyait plus dans les femmes que des êtres sans sexe, ayant un « jour », une loge à l’opéra, et donnant à dîner. Sa tactique était de se poser en homme mûr auprès des jeunes et en jeune homme auprès des mûres ; ce qui, s’il faut en croire les mauvaises langues, ne faisait rien perdre aux unes et laissait peu à gagner aux autres.
Il passait pour n’aller que dans le meilleur monde et si, parfois, avant le coup de feu de la saison, il se hasardait à déroger un peu, c’était avec les allures de côté d’un mari en train de courir la pretantaine.
Ce qu’il y avait, en lui, d’absolument prodigieux, c’était sa mémoire pour tout ce qui concernait son état. On eût dit un annuaire vivant de la noblesse française. Ancienneté des familles, alliances, nombre d’enfants, morts, naissances, mariages, ce diable d’homme savait tout et prenait plaisir, le cas échéant, à étaler sa science du ton d’un écolier qui récite les sous-préfectures.
Il avait tenu à être admis chez la belle-mère de Jeanne et s’y montrait assidu, précisément parce qu’on y recevait peu de monde.
— C’est un salon un peu petit, disait-il, en manière d’excuse, dans ce qu’il appelait « les grandes maisons ». Mais les Rambure ne sont pas les premiers venus et l’on entre plus difficilement chez eux que dans certains endroits où l’on fait beaucoup de fracas.
Après avoir salué la plus âgée des deux femmes, le marquis de Rochetorte aborda Jeanne, le cou raide, la main qui tenait le claque derrière le dos, avec le mélange de familiarité et de bonne tenue qu’il avait en parlant aux femmes de cet âge.