A cet accueil exceptionnel, trois ou quatre hommes se donnèrent la peine de hisser leur lorgnon. Les femmes, d’un coup d’œil, jugèrent la nouvelle recrue. Elles se dirent en elles-mêmes que le cavalier avait bonne mine et qu’un visage nouveau, après tout, ferait bien dans ce cercle un peu sévère.
D’ailleurs, jamais Vieuvicq n’avait été plus à son avantage. Il portait l’habit comme le portent ceux dont les ancêtres furent habitués à la cuirasse. Un peu pâle d’émotion, légèrement intimidé peut-être — les sots seuls ne sont jamais timides — la grâce exquise de l’accueil de Jeanne le rendait plus séduisant que d’habitude en mettant un éclat humide dans ses yeux noirs.
Il salua madame de Rambure, qui le présenta aux femmes qui l’entouraient. Décidément, il allait falloir compter avec ce nouveau venu que les maîtresses du logis traitaient si bien, et quelques hommes se préparèrent à se faire nommer. Mais, au fond, tous les habitués masculins du cénacle de la rue de Varenne auraient voulu donner au diable l’intrus qui allait, plus ou moins, changer l’air du salon.
En ce moment, un petit vieux qui portait au cou le cordon de commandeur de la Légion d’honneur s’approcha de Guy.
— Pardon, monsieur. Est-ce vous qui êtes l’ingénieur Vieuvicq ?
— C’est moi-même, monsieur.
— L’auteur de l’Étude sur le refroidissement dans les corps de piston des machines ?
Guy s’inclina de nouveau en signe d’assentiment.
— Eh bien, monsieur, il y a longtemps que je désirais vous voir et vous féliciter. Ma vieille amie, madame de Rambure, pourra vous dire que je suis un peu du métier. Mais du diable si je m’attendais à vous rencontrer chez elle ! Je suis le baron Desjars de Champberteux.
Ce nom était bien connu du jeune homme. Il appartenait à un savant qui a gagné, sous Louis-Philippe, par des découvertes de plus d’un genre, une fortune de plusieurs millions et un titre de noblesse dont il n’est pas médiocrement fier. On l’avait toujours vu chez madame de Rambure, dont le mari, jadis adonné aux sciences, avait été son ami intime.