Dans peu d’instants il se trouverait dans un monde où il était né, qui était le sien, et qu’il connaissait tout juste assez pour savoir ce que c’est qu’un salon, la première fois qu’on y pénètre. Certes, sans faux orgueil, il se sentait supérieur au grand nombre par l’intelligence, le savoir et cette estime de soi-même que donne une vie pleine de travaux utiles. Mais tout à l’heure, chez Jeanne, à quoi lui servirait tout cela ? Il ne serait qu’un nouveau venu, dévisagé curieusement, toisé d’un coup d’œil, analysé d’un mot drôle. Il serait classé comme un échantillon d’un ordre inférieur, n’ayant jamais eu son nom cité dans la chronique du sport. Il écouterait, sans les comprendre, ces conversations à mots couverts où un geste épargne une phrase et dont l’allure télégraphique remplace aujourd’hui la causerie d’autrefois.
— Mon Dieu ! pensait-il, comment peut-on ignorer tant de choses quand on sort d’une école appelée « polytechnique » !
Il était dix heures du soir lorsque Vieuvicq pénétra dans la vaste cour de l’hôtel de Rambure. Sur un côté, cinq ou six voitures de maîtres étaient rangées en bataille, les lanternes d’argent plaqué projetant sur la muraille en face les ombres énormes des têtes des chevaux qui s’agitaient avec un cliquetis d’acier.
Dans le grand vestibule, les valets de pied interrompirent leur conversation à son entrée et dévisagèrent gravement cette figure, nouvelle pour eux. Leurs yeux s’interrogèrent et se répondirent silencieusement ; on ne connaissait pas ce monsieur qui arrivait à pied, le bas de son pantalon relevé, évidemment un visiteur de petite fortune.
Lorsqu’il fut dans l’antichambre, déjà encombrée de pardessus sombres et de pelisses de femmes aux nuances claires, un personnage vêtu de noir s’approcha de lui et, presque sans le toucher, ainsi que dans un rêve, le débarrassa de son paletot avec des mouvements moelleux comme des caresses.
La main sur la serrure, il attendit que Guy eût remis sa toilette en ordre, relevé ses cheveux et plié son gibus. Quand il vit que tout était bien, comme parle l’Écriture, il écarta les deux battants, et sa voix claire de baryton annonça :
— M. le comte de Vieuvicq.
Ce nom, jusqu’alors inconnu dans un salon où les mêmes personnes se retrouvaient depuis des années, arrêta subitement les conversations. Ce fut au milieu d’un silence de mort que le nouveau venu chercha sa route au milieu des meubles qui encombraient la vaste pièce faiblement éclairée. Parmi les vingt personnes qui se trouvaient là et qui, toutes, ne passaient guère de soirée sans aller dans le monde, personne ne se souvenait d’avoir aperçu ce jeune homme. On le regardait avec cette effroyable indifférence qui fait partie des grandes manières de notre époque, entichée de la roideur anglaise. Si, en ce moment, le pauvre Guy fût tombé frappé d’apoplexie, personne n’eût avancé la main pour le soutenir.
Heureusement pour lui, il se portait fort bien et il s’avançait, ni trop lentement, ni trop vite, vers la cheminée, où il devinait madame de Rambure. Mais Jeanne, à la grande surprise de tout le monde, fit quelques pas à sa rencontre, la main tendue et lui dit :
— Mon cher Guy, soyez le bienvenu dans la maison de votre plus vieille amie !