Jusqu’à une heure avancée de la nuit, son tire-lignes mordit fiévreusement les larges feuilles de Bristol. Le lendemain matin, il fut étonné de se sentir si calme. Il se crut sauvé.

Il était perdu ! le courrier de neuf heures lui apporta une enveloppe. Il devina l’écriture qu’il n’avait jamais vue. L’enveloppe contenait un menu. Au dos, à côté du nom de Jeanne, ces mots étaient tracés au crayon :

« En mangeant toutes ces bonnes choses, votre amie pense au dîner que vous faites tout seul. Ne soyez pas triste, et n’oubliez pas votre promesse pour jeudi soir. »

Ainsi, elle avait deviné le découragement qu’elle laissait après elle. Étrange créature, composée de deux femmes ! Mais laquelle était la vraie ? Celle du Gleisker, ou celle de Paris ? L’amie dévouée, bonne, fidèle au souvenir ; ou bien la mondaine prise par le tourbillon de la grande vie ?

Même en ce moment, le carré de vélin que Vieuvicq tournait et retournait machinalement était bien le symbole de cette personnalité double. D’un côté l’or, les fleurs, la recherche du luxe ; de l’autre, une pensée affectueuse, exprimée d’une façon délicate et touchante.

Guy songea longtemps. L’expérience de la veille lui avait donné une sorte de défiance.

— Enfin, se dit-il, ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle m’attend… et que j’irai.

XIII

Le surlendemain, à neuf heures du soir, en faisant sa toilette pour se rendre à l’hôtel de la rue de Varenne, Vieuvicq sentait moins en lui l’empressement de l’homme épris, au moment de revoir la femme aimée, que l’impression nerveuse du soldat, durant l’heure qui précède la bataille.

Car c’était à une bataille qu’il allait, et il y allait seul.