— Quitter la France ! corne de bœuf ! on vous fait donc un pont d’or quelque part ?

— Oh ! tout au plus une petite passerelle. Le gouvernement m’offre vingt mille francs pour construire les chemins de fer du Sénégal.

— Je croyais que vous aviez refusé ?

— J’avais refusé il y a deux mois ; mais on revient à la charge et, si vous m’en laissez la liberté, — car je ne ferai rien malgré vous, — je suis décidé à partir.

— Eh ! parbleu ! comment puis-je vous empêcher d’accepter vingt mille francs, quand je ne vous en donne que le quart. Seulement, réfléchissez bien. La construction de votre ligne ne durera pas toujours et, quand vous reviendrez ici, vous aurez perdu votre place. Si vous voulez gagner de l’argent, ce dont je suis loin de vous blâmer, que ne tirez-vous parti de vos brevets sur l’économie du chauffage dans les machines ? Il y a peut-être une fortune, là !

— Oui, avec des capitaux, que je n’ai pas.

— Cherchez-les.

— Oh ! çà, mon cher directeur, c’est au-dessus de mes moyens. Aller tirer les gens par la manche en leur offrant, en retour de leurs écus, des papiers bleus ou jaunes couverts d’emblèmes, c’est une chose que je ne saurais pas faire. Vice d’éducation première, sans doute.

— Diable ! mon cher comte, je connais de vos pareils qui se tirent joliment bien de cet emploi, pourtant.

— Chacun son goût ; moi, j’aimerais mieux redevenir chauffeur. Mes pareils, comme vous dites, ont une place assignée dans la société. S’ils ne peuvent la remplir, ils doivent passer la main et disparaître. Il vaut mieux être le premier sur une locomotive que le vingt-cinquième dans son monde.