— Vous allez le voir, monsieur l’inspecteur. Vous savez aussi bien que moi que nous sommes de service, nous autres, douze heures d’affilée, et quelquefois plus. Dame ! quand la fin du quart approche, on a parfois les yeux un peu lourds, faut pas dire le contraire, surtout quand on n’a plus vingt ans. Pour lors, supposez qu’un train siffle à l’aiguille, qu’on ouvre la voie, et qu’on oublie, par malheur, de fermer le signal ! Voilà du monde tué, du matériel démoli, la circulation interrompue, et tout le tremblement. Qui est-ce qui va en prison, alors ? Ça n’est pas vous, monsieur l’inspecteur, sauf le respect que je vous dois.
— Mais toute cette histoire n’explique pas…
— Faites excuse, monsieur l’inspecteur. Elle explique tout, comme vous allez voir. Moi qui n’ai rien d’autre à faire, tout le long du jour, que de penser au métier, je me suis dit comme ça : « Mon vieux père Morel, si tu prends un bout de corde et que tu amarres le levier de la voie au bras du signal, il n’y aura plus de danger qu’il arrive jamais du bobo. Si tu oublies de tourner le signal, impossible de changer la voie. La corde sera là pour t’empêcher de faire une boulette. »
Guy, devenu subitement très sérieux, n’essayait plus d’interrompre le verbiage du pauvre aiguilleur.
— Voyons, dit-il, essayez de faire fonctionner le changement de voie.
— Tenez, monsieur l’inspecteur, rendez-vous compte par vous-même. Il faudrait casser la corde. Tandis que, si j’abaisse d’abord mon signal, comme ceci, mon amarre devient lâche et ma voie peut s’ouvrir à volonté.
— Cela suffit, dit Vieuvicq après avoir, lui-même, éprouvé le système. Donnez-moi votre nom.
— Mon nom ? Oh ! monsieur l’inspecteur, ne mettez pas dans la misère un pauvre diable qui touche à sa retraite.
— Votre nom et votre adresse ? vous dis-je.
— Jean-Pierre Morel, aiguilleur de première classe, épela en tremblant le bonhomme, pendant que Guy prenait une note sur son calepin.